UNIVERSITE TOULOUSE LE MIRAIL
UFR DE LETTRES MODERNES


LA FIGURE DU HEROS DANS LE COMTE DE MONTE-CRISTO


MEMOIRE PRESENTE POUR
L’OBTENTION DE LA MAITRISE
DE LETTRES MODERNES


PAR MARIE BIGLIA
ANNEE 1998-1999
SOUS LA DIRECTION DE
MONSIEUR LARROUX

PLAN

INTRODUCTION

PREMIERE PARTIE : ETUDE SUR LE HEROS

CHAPITRE I : ETUDE STRUCTURALE DU HEROS D’APRES LES PROCEDES DIFFERENTIELS DE PHILIPPE HAMON

1- Les qualifications différentielles

2- La distribution différentielle

3- Une autonomie différentielle

4- Une fonctionnalité différentielle

5- Une prédésignation conventionnelle

6- Le commentaire explicite

7- Les marques redondantes

CHAPITRE II : L’IMPORTANCE DU NOM

1- Un héros prédestiné

2- Les valeurs de Monte-Cristo

a- Dante
b- Jésus-Christ

CHAPITRE III : UN HEROS ROMANTIQUE

1- Le roman du MOI

2- Les valeurs bourgeoises

3- Les contrastes de l’âme

4- Un héros séducteur

5- Les voyages et l’orientalisme

DEUXIEME PARTIE : UN HEROS EN APPRENTISSAGE

CHAPITRE IV : LA GENESE DU HEROS

1- Un roman de formation

2- Action et destin

3- Une triple filiation

4- Re-naissances

a- La double naissance
b- La mer comme mère
c- Une nouvelle temporalité

CHAPITRE V : L’EPREUVE INITIATIQUE

1- Le scénario initiatique

a- Préparation à l’enfermement
b- Le voyage dans l’au-delà
c- Une nouvelle naissance

2- Enseignement et sciences initiatiques

a- Modalités de transmission
b- La connaissance
c- La puissance du sacré

TROIXIEME PARTIE : UN HEROS EN RAPPORT AU DIVIN

CHAPITRE VI : LA PLACE DU SACRE

1- Rapport électif au divin

2- La place de la religion

a- L’abbé Faria
b- L’abbé Busoni
c- La bonté

3- Monte-Cristo comme figure de Jésus et de Dieu

a- Jésus-Christ
b- Monte-Cristo, Dieu en puissance

CHAPITRE VII : UN SCHEMA MANICHEEN

1- Un mauvais ange

2- Justicier ou vengeur

CHAPITRE VIII : UN SURHOMME

1- Un héros épique

a- L’agrandissement épique
b- Le merveilleux épique
c- Le souffle épique

2- La figure napoléonienne

a- Une apparition en filigrane
b- « Le père du peuple »

3- Ses particularités

a- Son pouvoir
b- Le don d’ubiquité
c- Les masques de Lord Wilmore et de l’abbé Busoni
d- La parole

QUATRIEME PARTIE : HEROS ET INTERTEXTUALITE

CHAPITRE IX : UN ROMAN AU CARREFOUR DE PLUSIEURS COURANTS

1- Le roman feuilleton

2- Le roman d’aventure

3- Le roman noir

4- Une œuvre dramatique

5- La théâtralité

CHAPITRE X : MONTE-CRISTO, INCARNATION DE HEROS CONNUS

1- Un enchanteur des Mille et Une Nuits

2- Des héros byroniens

a- Monte-Cristo proche de Karl Moor
b- Monte-Cristo proche de Lara et de Don Juan de Byron
c- Comparaison à lord Ruthwen

CHAPITRE XI : UN HEROS EN RAPPORT AU MYTHE

1- Un récit mythique

2- Un mythe multiple

a- Le Phénix
b- Prométhée
c- Protée

CONCLUSION

ANNEXE I

BIBLIOGRAPHIE


INTRODUCTION

Alexandre Dumas (1802-1870) auteur prolixe, plus de 255 volumes sont comptabilisés, atteint la consécration dans les années 1840 : c’est l’époque des Trois Mousquetaires, de Vingt Ans après, du Vicomte de Bragelonne, de la Reine Margot… Ses meilleurs romans sont publiés dans la presse parisienne, et Le Comte de Monte-Cristo en fait partie. Il paraîtra du 28 août 1844 au 15 janvier 1846 dans le Journal des Débats.

Plusieurs clés sont à l’origine du succès de ce roman. Il y a tout d’abord l’exotisme proche (l’Italie, les bandits corses) ou lointain (la référence aux Mille et Une Nuits, la Grecque Haydée) : L’Orient est à la mode depuis la campagne d’Egypte (1799) et la conquête de l’Algérie (1820). Egalement le thème de la vengeance est à l’honneur avec une société nouvelle qui se transforme et cherche une reconnaissance. Enfin la présence du fait divers sur François Picaud trouvé dans les archives de la police que Dumas enrichi, permet de rendre ce roman attractif. Avec cet exotisme, le portrait de la société parisienne, la vengeance et la forme du roman-feuilleton qui ménage suspense et rebondissements, le succès est immédiat.

Au-delà de ces caractéristiques et d’une construction sans faille, le héros, Edmond Dantès, plus connu sous le nom de Comte de Monte-Cristo, est un personnage qui fascine. Les multiples facettes de sa personnalité, l’évolution psychologique dont il est l’objet, les nombreuse ressemblances auxquelles il fait échos, sont autant d’énigmes qu’il apparaissait important de traiter. Homme aux mille visages, roman aux consonances et aux genres variés, la richesse même de l’œuvre et de son héros vont faire l’objet de cette recherche.

Il ne faut pas envisager le sens de « héros » ici, comme simplement « personnage principal ». Certes Monte-Cristo campe le premier rôle, mais il est primordial d’analyser sa figure comme l’entendaient les Grecs, c’est-à-dire un personnage divinisé ou mythique. Dans le langage homérique, le héros est fils d’un dieu ou d’une déesse et d’un homme ou d’une femme. Mais à la différence de son géniteur, il n’est pas immortel. Dans la Grèce antique, le héros est l’homme extraordinaire honoré par tous parce qu’il est le bâtisseur d’une nouvelle cité. C’est dans cette optique que nous allons essayer d’analyser le héros qu’est Monte-Cristo. Il se distingue d’autres « héros » du XIXe siècle par ses agissements extraordinaires, ses mérites exceptionnels et des exploits dignes des dieux.

Pour commencer cette étude nous allons nous pencher sur l’étude structuraliste du personnage de héros. Depuis déjà plusieurs décennies, des critiques se sont interrogés sur cette figure. Pourquoi dit-on d’un personnage qu’il est le héros ? Pour répondre à cela ils ont étudié, classifié, ils ont analysé les temps de parole, les descriptions… Ce qui aboutit à des résultats très significatifs. C’est donc en s’appuyant sur les travaux de Philippe Hamon que nous allons examiner la figure du Comte de Monte-Cristo. Nous mettrons ensuite en lumière le cheminement intellectuel que subit Edmond Dantès pour devenir Monte-Cristo et comment celui-ci évolue par la suite. Alexandre Dumas nous fait vivre toutes les étapes d’apprentissage de son héros et ces dernières sont essentielles pour saisir la personnalité du Comte. Il va se fabriquer à partir de ses connaissances une image sacrée. Nous verrons que des aventures qu’il vit, il tire du Bien et du Mal, le faisant apparaître tantôt comme un dieu, tantôt comme un diable. Enfin pour rejoindre la définition grecque du héros, nous nous pencherons sur la spécificité de Monte-Cristo proche des grands mythes.


PREMIERE PARTIE
ETUDE SUR LE HEROS

Pourquoi dit-on d’un personnage qu’il est le héros de l’histoire ? Il ne suffit pas de le dire, il faut pouvoir le prouver. C’est ce que nous allons ici essayer de déterminer. Pour cela il faut comparer les caractéristiques de Monte-Cristo avec la grille que Philippe Hamon a établi pour définir les personnages. Après cette étude structuraliste, nous nous intéresserons aux noms « Dantès » et « Monte-Cristo » car ils semblent être une des clés pour comprendre en quoi il est un héros. Enfin nous verrons en quoi Monte-Cristo s’apparente à la figure des héros du XIXe siècle.

CHAPITRE I
ETUDE STRUCTURALE DU HEROS D’APRES LES PROCEDES DIFFERENTIELS DE PHILIPPE HAMON

Savoir qu’un personnage est le plus important ne suffit pas à lui donner le nom de héros. Philippe Hamon a ainsi cherché à définir les caractéristiques descriptives des personnages. Grâce à son étude, on parvient aujourd’hui à dire pourquoi tel ou tel protagoniste est le héros du roman. Il rend compte des spécificités narratives d’un personnage au moyen de sept critères : les qualifications différentielles, les distributions différentielles, l’autonomie différentielle, la fonctionnalité différentielle, les prédésignations conventionnelles, le commentaire explicite et les redondances.

Nous allons donc nous pencher sur la figure du Comte de Monte-Cristo afin de faire l’examen critique du concept de héros.

Tout d’abord, faisons une brève comparaison entre Monte-Cristo et ses trois ennemis : Villefort, Danglars et Morcerf. Ces derniers possèdent trois pouvoirs de l’Etat : la justice avec le procureur Villefort, l’argent avec le banquier Danglars et la force armée avec le comte de Morcerf. De son côté, Monte-Cristo concentre à lui seul ces trois pouvoirs. Sa justice, il la tient de Dieu, c’est la loi du Talion :

« (…) Oeil pour œil, dent pour dent (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p.426)

Sa force « armée » se divise en trois points : le premier adjuvant–personnage est Ali qui possède la force physique, le second est le bandit Luigi Vampa qui lui sert de force armée, et Monte-Cristo possède l’adresse à toutes les armes (p. 1094). Comme Danglars, son trésor est son atout, car rien ne résiste à l’argent. Monte-Cristo est donc à l’égal de ses ennemis, Dieu en ayant décidé ainsi.

Les contrats que passent les trois ennemis ont un caractère personnel. Villefort fait emprisonner Dantès pour protéger son père de l’infamie d’un procès. Danglars dénonce le jeune marin car il est envieux de sa réussite chez l’armateur Morrel. Morcef est jaloux de l’amour que lui porte Mercédès. Quant à Monte-Cristo, il passe trois contrats le premier avec l’abbé Faria : sortir du château d’If, le second avec Satan : devenir agent de la providence et le troisième avec Dieu : rendre justice.

Danglars est le seul ennemi à recevoir des informations : l’information boursière et la richesse du jeune Calvanti. Cependant, elles ne sont pas recevables, car données par Monte-Cristo qui cherche sciemment à le piéger. Quant à ce dernier il reçoit un grand nombre d’informations concernant ses ennemis. Certaines peuvent être expliquées : Bertuccio connaissait tous les détails du drame de la maison d’Auteuil. En revanche, d’autres informations restent inexpliquées ; on ne sait pas comment le comte retrouve Haydée, Bertuccio et Albert en Italie, comment il apprend la passion d’Héloïse pour le poison…Le mystère demeure.

Tandis que ses adversaires courent après une reconnaissance publique : procureur du roi, baron, Monte-Cristo ne réceptionne ses biens, le trésor, la maison d’Auteuil que pour se venger.

Brièvement, nous avons essayé de proposer une échelle de valeurs concernant les quatre personnages principaux. Il nous faut constater que le personnage héros est investi de toutes les fonctions de ses adversaires à un niveau plus élevé.

1- Les qualifications différentielles

Elles répertorient l’ensemble des traits qui qualifient le Comte de Monte-Cristo et ses formes de manifestation (négatives ou positives). En effet, ce « personnage sert de support à un certain nombre de qualifications que ne possèdent pas, ou à un degré moindre, les autres personnages de l’œuvre. » comme des marques spécifiques, une généalogie, des surnoms, des surqualifications…

L’arrivée d’Edmond Dantès se fait par bateau. Il est à remarquer que le départ avec Haydée se fait aussi par bateau. Il était second du Pharaon, mais vient d’être promu capitaine. Sa fiancée, Mercédès, l’attend à terre.

Monte-Cristo possède deux marques distinctives, apparaissant à sa sortie de prison : son physique s’est transformé, « tout cela était bien changé » (LXXII p. 234). Son « visage rond » à la « bouche rieuse » et aux « sourcils droits » a laissé place à une « figure ovale » à la bouche « ferme » et aux « sourcils arqués », il ne se « reconnaît même pas lui-même » (p. 234). De plus, il dispose maintenant un fabuleux trésor.

A la différence de tous les autres personnages Edmond Dantès possède une généalogie. Il est né en mille sept cent quatre-vingt seize à Marseille, d’un père nommé le père Dantès. De plus Monte-Cristo est le fils spirituel de l’abbé Faria qui lui dit :

« Vous êtes mon fils, Dantès ! » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 203)

Non seulement ce personnage a un passé, mais il possède une double filiation biologique et spirituelle.

Edmond Dantès abandonne son nom pour Monte-Cristo, du nom de l’île qu’il a acheté. On le nommera tour à tour : Lord Wilmore, Simbad le marin, l’Abbé Busoni, Zaccone. On le dit Maltais (p. 842) « oriental, Levantin, Malais, Indien, Chinois, sauvage » (p. 510). A tous ces noms, il faut ajouter une liste de surnoms :

Nabab (XXV)

Seigneur Simbad (XXXII)

Homme fabuleux (XXXIX)

Enchanteur des Mille et une nuits (XXXIX)

Sorcier du moyen âge (XXXIX)

Shah de Perse (LIII)

Prince du St-siège (XIVIII)

Sultan des mille et une nuits (XLVIII)

Ces surnoms, très exotiques, correspondent au côté oriental de Monte-Cristo. Il possède un trésor fabuleux qu’il cache dans une caverne semblable à celle d’Ali Baba. Il s’entoure de personnages exotiques. Ali le nubien, Haydée la grecque. Sa grotte est décorée comme un palais des Mille et une nuits.

Ce chef (XXXI)

Riche Seigneur (XXXI)

Excellence (XLIII)

Seigneur (XLIX)

Roi (XXXIX)

Néron (LXIII)

Monte-Cristo possède l’aura d’un homme puissant, tel un roi auquel rien ne peut résister.

L’inconnu (XXXI)

L’étrange voyageur (XXXIV)

Etranger (XLI)

L’illustre étranger (XLVII)

Mystérieux comte (LIII)

L’être extraordinaire (XLVIII)

Noble étranger (XLVIII)

Pour tous, il est une figure énigmatique. Personne ne sait d’où il vient. Villefort tente d’en savoir plus (LXIX), mais en vain.

Vampire (XXXV)

Héros de Byron (XXXVI)

Lord Ruthwen (XXXIV)

Manfred (LIX)

Sa physionomie est en tout point pareille à celle d’un vampire ou d’un revenant. La comtesse de G. souligne son teint cadavérique et sa beauté toute byronienne (XXXIV).

Hercule (XXXIX)

Persée (XXXIX)

Ces deux figures mythiques font allusion à son adresse, sa finesse et sa force physique.

Ange (L)

Dieu (CXII)

Les occurrences visant à le comparer à Dieu sont beaucoup plus importantes mais elles feront l’objet d’une étude ultérieure.

Monte-Cristo est décrit à six reprises. Dans la première description, il constate lui-même le changement de sa physionomie (p. 234) ; ensuite, elles seront faites par d’autres personnages. Son physique, on l’a vu, est comparable à celui d’un vampire :

« (…) Cela me paraît être Lord Ruthwen, (Le Vampire de Polidori), en chair et en os. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 412)

Il est nyctalope, c’est à dire qu’il voit la nuit à la manière d’un chat. Une autre spécificité est à noter, lorsque le comte est submergé par une émotion, des rougeurs lui montent aux joues. Lors de la Mazzolata (p. 433) « une légère teinte rouge semblait vouloir percer la pâleur livide de sa joue ». A noter aussi, son sourire énigmatique, « un des ces sourires pâles  », qui effraie Franz d’Epinay (p. 495). Enfin, il est remarquable par sa frugalité.

Monte-Cristo est un personnage surqualifié : dans le tableau I, on a pu constater qu’il détenait tous les atouts de ses ennemis. De plus, il connaît toutes les langues, la chimie et la médecine. Il manie admirablement toutes les armes. Enfin, il possède un don pour la navigation qui lui permet de rester à bord de la « Jeune-Amélie ». Toutes ces connaissances sont travaillées dans le but de s’élever dans le monde et de punir les ennemis.

Les relations amoureuses sont très réduites. Il est le premier étonné de ne plus aimer Mercédès ; « frappé d’éblouissement » (p. 861), il se rend compte qu’il n’éprouve plus que de l’amitié à son égard. L’amour pour Haydée n’a rien à voir avec la passion qu’il a pu ressentir étant jeune. Jamais il ne prononcera le mot amour, tandis que la jeune grecque le dira à six reprises, (p. 1395-96).

Les paroles de Monte-Cristo ont toutes un but : la vengeance. Elles ont souvent un double sens. Par exemple lorsqu’il parle des poissons lors du dîner d’Auteuil, il pense à la justice.

Ses connaissances impressionnent M. et Mme de Villefort, subjugués, l’un par son savoir en justice et l’autre par son savoir en matière de toxicologie. Sa parole est toute entière manipulatrice. Ainsi il appâte Danglars en lui faisant miroiter la fortune des Calvanti et les gains qu’il pourrait amasser en rapprochant Andréa d’Eugénie.

Monte-Cristo est « beau », possède le « don de fascination » (p. 453). Il est richissime et multiplie les folies pour étonner le monde parisien dans lequel il évolue. Bien qu’il ait trente-trois ans (p. 234), on lui en donne quarante, mais il est « fait pour l’emporter sur les jeunes » (p. 453).

Nous avons donc pu voir que Monte-Cristo, grâce à son physique, ses attitudes, est un personnage hors du commun, il possède une facette très mystérieuse.

2- La distribution différentielle

La distribution différentielle se rapporte aux aspects quantitatifs et qualitatifs des apparitions de Monte-Cristo (tableau II – III – IV). Le héros est présent quatre-vingt trois fois sur cent dix-sept chapitres, tandis que ses ennemis n’apparaissent qu’une vingtaine de fois chacun. Edmond Dantès est présent vingt et une fois, tandis que Monte-Cristo apparaît cinquante fois, ce qui en fait la figure privilégiée du roman.

Une fois sortie de prison, Dantès ne réapparaîtra qu’au moment de se dévoiler à ses ennemis. Il est à remarquer qu’il signe ses derniers mots (p. 1388) du double nom : « E. Dantès, Comte de Monte-Cristo ».

Il est la figure centrale du roman pour une double raison. Nous constatons dans le tableau IV qu’il est le seul à investir les lieux de ses ennemis. Il mine donc de l’intérieur leur espace. De plus, tableau III, sur treize crises, seules deux lui sont étrangères. Aux autres, soit il assiste en personne, soit il fait intervenir un de ses adjuvants-personnages : il prend l’apparence de l’abbé Busoni, lors de l’effraction de Caderousse dans la maison d’Auteuil, c’est Haydée qui témoigne contre Morcef devant la chambre des Pairs (LXXXVI).

3- Une autonomie différentielle

Ici, nous allons voir qu’elle est la mesure de liberté qui s’offre à Monte-Cristo, ses latitudes associatives et ses apparitions (seul ou accompagné). Il n’apparaît jamais seul, sauf à trois occasions : dans la prison, lors de son évasion et lorsqu’il retourne à Marseille. Ces trois moments sont intenses en réflexion personnelle, Monte-Cristo se pose à ces moments là des questions sur lui-même. L’œuvre obéissant aux lois du roman d’aventures, toute scène n’est jamais superflue et a une conséquence quant à la suite des événements.

Ses pensées sont très restreintes, sauf après la mort du petit Edouard, où ses croyances et ses certitudes sont ébranlées. Nous connaissons rarement ses intentions, le narrateur cherchant à ménager le suspens.

4- Une fonctionnalité différentielle

Elle renvoie au fonctionnement du personnage dans la diégèse. Monte-Cristo va résoudre, par sa quête, les contradictions sociales dont il a été victime. Il va lutter contre les excès que l’argent peut engendrer, et contre l’abus de pouvoir dont fait preuve le procureur Villefort à son égard en l’envoyant en prison sans procès. Au terme de sa quête, toutes les contradictions auront été résolues.

Monte-Cristo est d’abord constitué par un « faire ». Il est à l’origine de toutes les actions : sa présence au moment des crises en témoigne. Ensuite, il est constitué par un « dire ». Grâce à cela, nous connaissons, entre autres, son physique, nous nous rendons compte de sa richesse fantastique :

« (…) Il s’appelle Simbab le Marin et possède une caverne pleine d’or. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 500)

dit Albert à ses convives et il ajoute « tout le monde n’a pas des esclaves noirs, des galeries princières, des armes comme à la Casauba , des chevaux de six mille francs pièce, des maîtresses grecques » (p. 501).

Monte-Cristo a trois opposants majeurs : Fernand de Morcef, le jaloux qui a soif de renommée, Danglars, qui a écrit la lettre de dénonciation et qui n’aime que l’argent et le Procureur Villefort, le plus coupable, qui l’envoie en prison sans rendre une justice équitable. Les opposants, ayant eu un temps le dessus, vont être punis. Monte-Cristo, chaque fois victorieux, ne frappe jamais lui-même. Fernand de Morcef se suicide, Danglars est ruiné et Villefort environné par la mort, devient fou.

Les surnoms font de Monte-Cristo un héros glorifié. Les personnages ne se méfient de lui qu’un temps. Albert n’écoute pas les conseils de son ami Franz d’Epinay (p. 482). Villefort, après son interrogatoire mené auprès de Busoni et Wilmore, « (…) dormit la nuit suivante avec quelque tranquillité ; » (p. 849) Monte-Cristo réussit à endormir la méfiance de quiconque.

Le temps est une de ses préoccupations majeures. Il court sans cesse après. Sa ponctualité est un thème récurrent :

« (…) J’espère (…) que vous excuserez (…) les deux où trois secondes de retard (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 503)

et il ajoute plus tard

« Je n’ai que deux adversaires(…) ; c’est la distance et le temps . » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 616)

Cette borne signifie, pour lui, la mort et rien ne doit entraver sa vengeance.

5- Une pré-désignation conventionnelle

Le Comte de Monte-Cristo appartient au genre du roman feuilleton ; il est paru durant deux années, dans le Journal des Débats, du 28 août 1844 au 15 janvier 1846. Le roman feuilleton est destiné à un public bourgeois. Il permet au journal de fidéliser les acheteurs et d’augmenter ses ventes si le roman est un succès. Pour s’attacher un public, il faut lui donner à lire des histoires qui le sortent de son quotidien, qui l’émerveillent mais qui mettent aussi un personnage de sa condition en valeur. Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, mettent en scène un aristocrate qui se déguise, pour devenir un vengeur. A. Dumas, au contraire d’E. Sue qu’il trouve trop réaliste, apporte son imagination et sa folie. Le roman feuilleton exige un héros de condition modeste qui venge la société oppressée. Et de plus les intrigues doivent camper un surhomme marginal et solitaire qui tient du vengeur et du justicier. Edmond Dantès obéit à ces deux conditions. Enfin, Monte-Cristo témoigne d’une nostalgie du sacré. La référence aux mythes, indispensable, dans un roman feuilleton, crée un lien social dont la société est incapable de se passer. Dantès est, à la fois, Dante, Prométhée, Protée, le Phénix et Faust. Cette référence a cependant radicalement changé aux XIXe siècle. L’homme, aujourd’hui, dans le roman feuilleton en particulier, est conscient de la singularité de son Moi : « je suis un de ces êtres exceptionnels. » (616) et de sa relation conflictuelle au monde. (Le monde est son domaine d’expérience : « j’ai voulu faire sur l’espèce humaine, prise en masse » (p. 612) « à l’égard de toutes les nations » (p. 613), « les yeux fixés sur l’organisation sociale des nations » (p. 614) ).

On voit donc apparaître des héros conscients de leurs particularité et qui accèdent au statut de héros.

6- Le commentaire explicite

Le commentaire explicite indique dans le récit, le statut des personnages en recourant à un « ensemble d’évaluations internes. » Nous devons donc repérer les endroits précis où « le texte propose sa propre mise en perspective ». Les informations retirées doivent faire l’objet de codes, de prescriptions que les personnages vont juger par rapport à une norme. « Les discours des personnages sur les autres personnages donneront lieu à un commentaire sur leur savoir-dire ». Posséder le pouvoir de la parole c’est être au-dessus du commun des mortels. Durant le dîner à Auteuil, le Comte compare ses mets à ceux de Pline. La description poétique qu’il fait des poissons laisse les deux Calvanti muets ;

ils « ouvraient des yeux énormes, mais ils avaient le bon esprit de ne pas dire un mot. » (Le Comte de Monte-Cristo,p. 779)

Autant Monte-Cristo est rompu au discours devant les assemblées, autant le jeune Calvanti, alias Bartolomeo, pauvre bougre issu de la classe des pauvres, ne cherche jamais à parler car il en est incapable.

Atout pour le piège qu’il referme sur ses ennemis, sa parole n’est jamais remise en doute, ni discutée. Elle est tout entière une attaque, une arme. Lorsque Monte-Cristo fait des allusions à la chambre cramoisie d’Auteuil, les intéressés sont incapables de rien dire comme assommés :

« (…) " il y a que cette chambre (qui) me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges ou celle de Desdemona. "

(…) Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur place ; ils s’interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 781)

Grâce à son savoir-dire Monte-Cristo parvient à manipuler ses adversaires. Il les impressionne, les flatte et leur donne des conseils. Il subjugue Danglars :

il « retira (…) deux bons de cinq cent mille francs chacun (…) Il fallait assommer et non piquer un homme (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 593).

Il manipule habilement Mme Danglars pour l’empêcher de réclamer le cheval superbe de Morrel en prétextant un pari (p. 770) « il a parié de dompter Médéah dans l’espace de six mois ». Ses paroles pleines de sous-entendus ne peuvent être saisies que par le lecteur.

« Il eût fallu être Œdipe ou le Sphinx lui-même pour deviner l’ironie (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 523).

Il lui arrive aussi de parler par énigmes :

« (..) C’est un vœu (…) J’en ai fait quelques uns (…), et qui, je l’espère, s’accompliront tous à leur tour. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 349)

dit-il à Franz ; ce dernier ne peut comprendre ces paroles sibyllines, mais Franz entrevoit son machiavélisme, il « resta un moment muet (…) cherchant ce qu’il devait penser de la bonhomie cruelle » du Comte (p. 349). Il possède tous les secrets et la force du langage.

Monte-Cristo est aussi caractérisé par une techné travaillée pour impressionner le monde dans lequel il évolue. Il sait naviguer « en homme qui n’a pas besoin de demander des conseils à personne » (p. 6). Il manie avec dextérité toutes les armes ; Albert est étonné de tant d’adresse au pistolet :

« (…) Les balles avaient, avec des lignes parfaitement exactes et les distances parfaitement égales, remplacé les signes absents et troué le carton aux endroits où ils auraient dû être peint. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 974)

Il peut tuer en même temps « deux ou trois hirondelles » (p. 974). Quelles que soient les armes qu’Albert utilisera pour leur duel « épée, pistolet, carabine, poignard… (il est) sûr de gagner. » (p. 1094)

Le héros possède tout le savoir-vivre nécessaire pour s’élever dans les sphères de l’aristocratie et même au-delà. Sa ponctualité est toujours mise en avant : (p. 502-503) « l’exactitude est la politesse des rois » (p. 841, 846) « il sait recevoir et étonner ses convives dans le choix du décor et des mets » (p. 351).

« Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la curiosité qu’à l’appétit de ses convives l’aliment qu’elle désirait. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 777)

A cette occasion, il fait même venir un sterlet de la Volga et une lamproie du lac Fusaro. Pourtant, Monte-Cristo est connu pour sa frugalité. C’est «  à peine (s’il) avait touché du bout des dents à un ou deux plats » (p. 427). Lorsqu’il apparaît tout le monde le regarde, il semble avoir le « don de fascination » (p. 453) Il essaie aussi de rendre service, bien que ce ne soit jamais gratuit. Il prête son carrosse à Albert qui cherche à séduire une belle italienne pendant le carnaval de Rome, ce qui conduira ce dernier à tomber dans un piège.

L’être et le paraître conditionnent la figure de notre héros. A l’évidence, Monte-Cristo ne fait que paraître dans le monde parisien, car il ne doit pas se dévoiler à ses ennemis. Les déguisements, les personnalités qu’il endosse en témoignent. Son être, en revanche, se lit dans tous ses faits et gestes ; il est plein de haine, il est calculateur… Il ne parvient pas à endiguer son émotion, ainsi en revoyant Morrel après plusieurs années passées en prison « (…) Un léger ton de vermillon pass(e) comme l’éclair sur ses joues pâles.  » (p. 503) devant le tableau de Mercédès (p. 520) une « pâleur livide » envahit ses joues. Ce sont les seuls moments où il se dévoile.

7- Les marques redondantes

Pour renforcer l’information véhiculée, l’auteur doit s’efforcer de multiplier les procédés convergents pour caractériser le personnage. Il est à remarquer que cette dernière partie ne peut être appliquée entièrement à l’œuvre de Dumas, car il a écrit un roman feuilleton. En effet, dans ce type de récit, les marques du caractère des personnages ne peuvent être que redondantes, l’écrivain étant payé à la ligne, il multipliait les répétitions et les répliques dans un but purement lucratif. Par conséquent, les nombreux surnoms, les descriptions physiques, la frugalité et l’exactitude du comte n’ont ici, que très peu d’importance. En revanche, tout ceci renforcent les signes du merveilleux de ce personnage qui a fasciné les lecteurs du XIXe siècle.

Monte-Cristo investit les lieux qui sont retranchés soit du monde, soit de la société parisienne. L’île de Monte-Cristo, au milieu de nulle part figure sa non appartenance au monde en général ; il crée son propre pays. Il s’entoure de personnages venus de lointaines contrées : Haydée la grecque, Ali le nubien. La maison d’Auteuil est tout aussi mystérieuse. Elle n’a pas été habitée depuis des années, un meurtre a failli être commis dans son jardin. Marquée par le seau du crime (en témoigne la chambre cramoisie), elle se refermera comme un piège sur le procureur Villefort et Mme Danglars.

L’étude structurale que nous avons menée sur le personnage de Monte-Cristo montre explicitement l’importance de son rôle. Il s’inscrit dans la veine des héros des romans feuilletons ; il possède en effet, une grande partie de leurs caractéristiques. Il est investi de toutes les qualités que nous pourrions trouver chez un héros : la beauté, la fascination, la force, l’intelligence, la ruse… Monte-Cristo est le héros idéal pour le peuple du XIXe siècle. Nous allons voir maintenant qu’un tel nom le prédestinait à ce destin.

CHAPITRE II
L’IMPORTANCE DU NOM

Après avoir fait le tour de l’île de Monte-Cristo avec le prince Napoléon, Alexandre Dumas se promet de donner ce nom à un de ses romans. Voilà comment est né un des Comtes les plus célèbres de la littérature. Au-delà de cette anecdote le romancier a décidé de donner à son héros une double identité : Edmond Dantès, Comte de Monte-Cristo comportant deux allusions très explicites à Dante et au Christ qui nécessitent que nous en fassions l’étude.

1- Un héros prédestiné

Etre jugé par le procureur Villefort, dont la lettre accuse explicitement le père, Noirtier de Villefort, semble un pur hasard du destin. Mais l’accumulation de faits dus au hasard, comme on le pense au premier abord, n’a plus lieu d’être lorsqu’on se penche sur les deux principaux noms de notre héros.

Balzac a commenté les correspondances entre le nom et la destinée de son personnage Z. Marcas : « (…) Je ne voudrais pas prendre sur moi d’affirmer que les noms n’exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la vie et les noms des hommes, il est de secrètes et inexplicables correspondances (…) Souvent des corrélations lointaines, mais efficaces, s’y sont révélées (…) ». Les noms Dantès et Monte-Cristo font sans doute références à Dante, écrivain de la Divine comédie et au Christ. Ils portent tous deux les marques de la religion, de la souffrance et de la justice. Comme Dante avait parcouru l’enfer, le purgatoire et le paradis, Dantès va connaître les affres de l’enfer en prison au château d’If, le purgatoire à Paris et la douceur du paradis, sa vengeance accomplie, au côté d’Haydée. La religion n’est pas explicitement évoquée, en revanche, le manichéisme de Monte-Cristo,

« ange du seigneur » et « mauvais ange »,(Le Comte de Monte-Cristo, p.614-437)

le classe dans la sphère divine.

La souffrance est le lot de Dante et du Christ. Dante assiste à l’expiation des pires péchés et le Christ la vit auprès des hommes qu’il a voulu sauver. Dantès, après un bref moment de bonheur avec Mercédès, plongera dans l’abattement, la désolation et la rage :

« A force de se dire à lui-même (…), que le calme était la mort (…), il tomba dans l’immobilité morne des idées de suicide ; malheur à celui qui, sur la pente du malheur, s’arrête à ces sombres idées ! C’est une de ces mers mortes (…), dans lesquelles le nageur sent de plus en plus s’engluer ses pieds dans une vase bitumeuse qui l’attire à elle, l’aspire, l’engloutit. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 144)

Les deux allusions font aussi référence à la justice. Dans la Divine comédie les hommes sont punis en fonction de la gravité de leur péché, et de la même manière Monte-Cristo châtie ses ennemis selon le degré de leur trahison. Danglars est ruiné à cause de sa cupidité et déshonoré par le mariage avec un assassin qu’il impose à sa fille. Morcef se suicide, un déshonneur pour celui qui recherchait la reconnaissance publique ; et Villefort, le plus coupable des trois, aux yeux de Monte-Cristo, perd tous les êtres qui lui sont chers et sombre dans la folie. La justice humaine qui faisait défaut à Dantès a été rétablie par la loi du talion :

« (…) Oeil pour œil, dent pour dent (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 426).

Le dénouement le destinait, comme ses modèles, à une fin heureuse, au paradis avec, comme le Christ, le sentiment d’un devoir accompli.

2- Les valeurs de Monte-Cristo

Comme les noms influent sur le caractère et les actions des personnages selon Balzac, nous allons voir en quoi Monte-Cristo est proche de Dante et du Christ.

a- Dante

Dante se perd dans une forêt, rencontre Virgile, qui sera chargé de le guider dans l’enfer et le purgatoire. Dantès, perdu dans l’enfer de la prison, rencontre l’abbé Faria qui le conduira vers la lumière :

« Alors une lumière fulgurante traversa le cerveau du prisonnier, tout ce qui lui était demeuré obscur fut à l’instant même éclairé d’un jour éclatant. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 181)

Il lui dévoilera le nom de ses ennemis, la façon de traverser l’épreuve de la prison et d’en sortir. Le prêtre lui permettra d’atteindre le « purgatoire » grâce au trésor de l’île de Monte-Cristo. Dans la Divine comédie, Dante lit ceci sur une porte :

« Par moi, on va dans la cité des larmes ; par moi, l’on va dans l’abîme des douleurs ; par moi, l’on va parmi les races criminelles. La justice anima mon sublime créateur : je suis l’ouvrage de la divine puissance de la haute sagesse (…) »

On pourrait appliquer cette inscription à Monte-Cristo qui va condamner Danglars, Morcef et Villefort aux « larmes » et à la « douleur ». Il se dit lui-même œuvre de la puissance divine.

C’est « Dieu, qui m’a tiré du néant pour me faire ce que je suis  » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 617)

Dantès vit des souffrances dantesques, comparables à celles auxquelles assiste Dante. Il résiste à la folie, au désespoir, au manque de lumière et de personne avec qui communiquer en prison. Il réchappe d’une tempête (p. 224) et il a connu la faim et la soif (p. 222). A Paris, les épreuves ne seront plus tant physiques que spirituelles. Il fait face à ses ennemis et à la mort sans sourciller.

« Le comte n’avait pas cessé de suivre les progrès de l’agonie. (…) Il s’approcha du moribond, et le couvrant d’un regard calme et triste à la fois (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1042)

L’analogie avec Dante est incontestable, il aurait suffi de comparer l’orthographe de leur nom. Mais Dantès choisit de changer son nom, en devenant Monte-Cristo il deviendra une figure christique.

b- Jésus-Christ

Le nom de Monte-Cristo fait explicitement référence à Jésus-Christ et au Calvaire. Les ressemblances dépassent, nous allons le voir, la simple homophonie. Jésus jusqu’à trente ans, mène une vie simple. L’épreuve des tentations du désert marque le début de sa vie publique. Après d’innombrables faits, racontés dans les Evangiles, il est victime de ses ennemis qui le conduisent sur la croix. « Mais la mort va céder devant le retour lumineux et l’ascension apothéose par lesquels il sauve ses disciples. » Monte-Cristo vivra semblables épreuves, ses ennemis l’enverront quatorze ans en prison et sa sortie verra la même ascension pour se venger d’une justice humaine faussée dont il a été victime. Notre héros accomplira son «  chemin de croix » car nous pourrions traduire Monte-Cristo par le « mont de la croix ». En prison, il découvrira grâce à l’abbé Faria (la coïncidence de cette rencontre avec un homme d’église n’est pas fortuite) l’identité de ses ennemis. Il sera

« (…) enlevé par Satan sur la plus haute montagne de la Terre (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 618)

qui lui proposera, de la même manière qu’avec Jésus, un pacte. La symbolique du chiffre trois est respectée par Dumas : Paul renie par trois fois Jésus, comme Dantès est trahi par trois personnes. La sortie de prison, épisode clé dans l’ascension héroïque, marque la mort et la résurrection de Dantès. Comme Jésus crucifié et ressuscité trois jours après, Monte-Cristo enveloppé d’un linceul jeté ou « enterré » dans la « mer (…) cimetière du château d’If » (p. 219) ressuscitera d’entre les morts «  pour juger les vivants » (Le Crédo). Jésus et Monte-Cristo endurent cette épreuve, hasard ou coïncidence, au même âge :

« Il était entré à dix neuf ans au château d’If, il en sortait à trente trois ans. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 231)

Enfin dans l’Evangile selon Saint Marc (chapitre 16 versets 17,18) Jésus ressuscité, dit aux apôtres :

« Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : ils chasseront les démons en mon nom, ils parleront les langues nouvelles, ils manieront les serpents, et, s’ils boivent quelque poison, il ne leur fera rien, ils imposeront les mains aux malades et ils seront guéris.  »

Que Dumas l’ait fait consciemment ou non, Monte-Cristo possède ou distribue les attributs divins. Il va chasser, grâce à la justice divine, les trois démons Danglars, Morcef et Villefort :

« - Dieu a peuplé d’êtres invisibles ou exceptionnels (les sphères supérieures) (…)

-Ainsi, vous-même ?…

-Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 615-616)

Le comte «  parle toutes les langues » (p. 616).

« Vous me croyez Français, vous, (…) eh bien ! Ali, mon Nubien, me croit Arabe ; Bertuccio, mon intendant, me croit Romain ; Haydée, mon esclave, me croit Grec. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 616)

Il manie le poison avec habileté. Il sauvera, grâce à la fameuse liqueur rouge, contre-poison puissant, l’abbé Faria (p. 187), Edouard (p. 604) et surtout la fiancée de Maximilien Morrel empoisonnée par sa belle-mère.

Après cette brève étude, nous devons constater l’étrange similitude entre Jésus et Monte-Cristo. Cette analogie théologique est d’autant plus surprenante, qu’au XIXe siècle, on constate une « crise des valeurs religieuses ». Pouvons nous dire pour autant que Jésus est un héros au même titre que Monte-Cristo ? Nous aborderons cette question plus tard. Nous allons maintenant comparer les topos de l’âge romantique avec la figure de Monte-Cristo.

CHAPITRE III
UN HEROS ROMANTIQUE

Le XIXe siècle est une période où s’affirme l’individu en réaction contre une économie et une société qui le dépassent et l’écrasent. Le « culte du MOI » permet de définir une nouvelle psychologie et un certain type de héros. Hugo écrit d’ailleurs dans sa Préface de Cromwell ceci, à propos des nouveaux héros et de leur psychologie :

« Si l’on s’ennuie des héros abstraits ce n’est pas trop d’une soirée entière pour dérouler tout un homme d’élite, toute une époque de crise ; l’un avec son caractère, son génie (…), ses passions (…) ; l’autre, avec ses mœurs, ses modes, son esprit (…), que toutes ses causes premières pétrissent tour à tour de cire molle. »

L’homme est supérieur à la société mais il doit être aussi doué d’un moi démesuré

« Au lieu d’une individualité, comme celle dont le drame abstrait de la vieille école se contente, on en aura vingt, quarante, cinquante, que sais-je ? de tout relief et de toute proportion. »

1- Le roman du MOI

Pourquoi se tourne-t-on vers le MOI ? Les sociétés se transforment et l’individu doit faire face à la poussée urbaine qui, « accroît l’anonymat. » Les ambitions bourgeoises nivellent une partie de la société rêvant d’une même reconnaissance. Enfin, une crise des valeurs religieuses accroît une fragilité morale humaine. Face à ces refontes sociales, les hommes se tournent vers la seule certitude possible : le MOI. Nous allons retrouver tout cela dans le roman d’A. Dumas, car Monte-Cristo naît de ces problèmes du XIXe siècle. Il est en réaction contre une société qui perd ses valeurs de justice.

« - Monsieur, dit (Villefort) (…) ; vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expéditive en ces contrées barbares, a chez nous des allures prudentes et compassées.
- Si fait. (…) Je sais tout cela, car c’est surtout de la justice de tous les pays que je me suis occupé, c’est la procédure criminelle de toutes les nations que j’ai comparée à la justice naturelle ; et (…), c’est encore (…) la loi du talion, que j’ai le plus trouvée selon le cœur de Dieu. » (
Le Comte de Monte-Cristo, p 613)

Cet homme, Dantès, déjà sur la pente de la réussite (capitaine du Pharaon à dix-neuf ans), va se fabriquer une identité au Moi surdimensionné. Il possède des vies humaines ; Ali et Haydée sont des esclaves sur qui il a droit de vie et de mort. Il subjugue Villefort par son discours dans « Idéologie » qui est tout à tour « étonné, de plus en plus étonné, abasourdi, admiratif… » par cette étrange personnalité. Il aime faire et dire des choses incroyables pour impressionner son entourage. Ainsi, il dit à Danglars :

« " - Et que ferais-je d’un million ? (…) Un million ? Mais j’ai toujours un million dans mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage." Et Monte-Cristo retira d’un petit carnet (…) deux bons de cinq cent mille francs chacun (…).Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 593)

2- Les valeurs bourgeoises

Le grand écrivain qui a su peindre la bourgeoisie telle que Monte-Cristo l’abhorre, c’est Balzac. Vautrin, à l’image du héros d’Alexandre Dumas, se moque d’une société conditionnée par le paraître, l’argent et la réussite, car lui est au-dessus de cela :

« Je n’accuse pas les riches en faveur des pauvres : l’homme est le même en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des rois ; j’en suis. »

Monte-Cristo fait de même voler en éclat tout ce qui représente les valeurs bourgeoises. Il cherche à sortir de l’anonymat, non pas à la manière d’un bourgeois, mais à la manière d’un prince. Il mène grand train, sauve Albert des griffes d’un dangereux bandit. Il possède une richesse fabuleuse qui peut tout acheter. Il se moque des ambitions bourgeoises de ses ennemis. Il raille les « trente six » titres de Danglars

«  - (…) Ils m’ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d’honneur (…).

- Mais, vous abdiquez vos titres (…) bel exemple (…) monsieur.

- Pas tout à fait (…) ; pour les domestiques, vous comprenez … » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 590).

Il rêve de domination et de libération. Il cherche d’une part, à s’éloigner du carcan d’une justice humaine faussée, biaisée. Et il se démarque de la société bourgeoise incarnée par ses ennemis en ne prêtant aucune valeur à l’argent. Il n’exerce aucun métier contrairement aux valeurs du XIXe siècle. Enfin il excelle en tout, alors que ses ennemis bourgeois n’ont de connaissances que dans leur propre domaine. En se libérant des contraintes sociales et en restaurant les valeurs de justice perverties, il devient un individu libre qui peut exercer sa toute puissance.

3- Les contrastes de l’âme

Les héros ne sont plus les héros mythiques issus d’une grande famille, ni ceux qui se sont illustrés grâce à leur vertu. Dumas met en scène un héros qui possède à la fois une grande âme et de la haine. En effet, en offrant un diamant aux Morrel, il sait qu’ils l’utiliseront à bon escient, de même il semble prévoir que ce même don poussera Caderousse au crime. L’ambivalence entre bien et mal est nécessaire pour un personnage tel que Monte-Cristo. Car si sa toute puissance ne connaissait pas de faiblesse, ses ennemis auraient été châtiés sur-le-champ. « Il faut donc qu’il y ait une faille interne du héros pour que le mal puisse triompher, fût-ce momentanément. Mais cette faille, le récit la situe toujours au moment de l’accession du héros à la toute puissance (…) (elle) ne se fait que par le meurtre symbolique du père. » Elle se cristallise dans la figure d’Edouard pris dans l’engrenage de la vengeance et qui meurt empoisonné en innocente victime. Monte-Cristo connaît alors une phase de doute :

« (…) Il compris alors qu’il ne pouvait plus dire : " Dieu est pour moi et avec moi. " » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1328)

Le meurtre symbolique, qui le pousse à faire un pèlerinage à Marseille, lui permettra d’accéder définitivement au rang des tous puissants lorsqu’il lira le « testament » laissé par l’abbé Faria en prison.

« Tu arracheras les dents du dragon et tu fouleras au pied les lions, a dit le Seigneur.

"- Ah ! s’écria- t-il, voilà la réponse ! Merci, mon père, merci ! " » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1353)

4- Un héros séducteur

Comme tout les héros, Monte-Cristo séduit son entourage. Les regards sont sans cesse tournés vers lui. Lorsqu’il entre au bal des Morcerf « tous les yeux se fixent sur lui » (p. 854). Il attire comme un aimant. Même le procureur Villefort qui n’assiste à aucune soirée, se déplace pour le remercier d’avoir sauvé sa femme et son fils et accepte l’invitation au dîner d’Auteuil. Il endort la méfiance de tout son entourage par l’aura qu’il dégage. Franz, seul à se méfier de l’étrangeté de conte, confie ses doutes et ses interrogations à Albert de Morcerf qui lui a été « envoûté » par le personnage.

« -(…) d’où lui vient son nom ? d’où lui vient sa fortune ? (…) quel est son pays ? où est-il né ?(…)

- (…) Il m’a tiré des mains de M. Vampa (…). Eh bien ! mon cher, quand en échange d’un pareil service il me demande (…) de le présenter dans le monde, vous voulez que je lui refuse cela ! Allons donc vous êtes fou. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 482)

Sa beauté étrange, auquel Franz ne peut «  s’empêcher de rendre justice » (p. 453) provoque une double réaction de fascination et de peur. La Comtesse de G. exprime cette antithèse :

« (…) La vue de cet homme m’a bouleversée (…) mais ne me le présenter jamais, si vous ne voulez pas me faire mourir de peur. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 413, 414)

5- Les voyages et l’orientalisme

Le parfum d’orientalisme qui se dégage de l’entourage de Monte-Cristo obéit au genre très à la mode au XIXe siècle, l’exotisme. Ce goût pour les pays luxurieux et sanglants dont se sont inspirés notamment Gautier et Delacroix, est dû en partie à Byron qui avait donné pour décor une île grecque à l’idylle entre un homme usé et Haydée (Don Juan). La correspondance entre le nom de la jeune femme, la beauté toute « byronienne » du comte : « ce nouveau souvenir de Byron » (p. 412) ainsi que l’orientalisme des décors n’est pas fortuite. Nous allons donc voir pourquoi A. Dumas a introduit ces touches invitant au voyage. La nature, comme moyen d’évasion est le complément obligé de l’insatisfaction humaine au XIXe siècle. Monte-Cristo part à la recherche d’une terre et d’une société nouvelle. Certes, nous ne pouvons pas savoir où il s’est rendu, puisque ses supposés voyages d’où il ramène Ali le nubien et Haydée la grecque se passent entre sa découverte du trésor et sa réapparition à Marseille ; mais, il émaille ses discussions de quelques indices : «  les colonies, en Arabie » (p. 1094). Il a dû retrouver Haydée à « Constantinople » (p. 963). « Les voyages sont un moyen d’échapper aux autres et à soi. Il s’agit de découvrir des paysages, des personnes, des sensations inconnues. L’exotisme ne s’arrête pas aux impressions, il nourrit d’images, de héros, de mythes.» Monte-Cristo n’adopte pas l’orientalisme à seule fin de susciter la curiosité. Il est lui-même une figure de l’ailleurs, en incarnant une série de mythes venus du fond des âges Prométhée, Protée, le Phénix, Faust… Sa manière constante, de changer d’identité ( lord Wilmore, l’abbé Busoni, Simbad le marin) révèle, là encore, que le voyage n’est pas qu’un goût, il fait partie de sa personnalité.

Incarner ainsi plusieurs types de personnages ne contribue pas à cerner la psychologie de Monte-Cristo. Cette non-caractérisation lui permet de porter tous les masques et de supporter toutes les métamorphoses, à la manière des héros populaires. C’est « un signe de sa divinité : seul Dieu est indéterminé »

A la fin du XVIIe siècle, on a vu pour la première fois apparaître la complexité d’un caractère, et l’analyse des sentiments. Cette individualisation va atteindre son apogée au XIXe siècle et elle coïncide avec la diffusion des valeurs bourgeoises et la transformation de la notion de personne. Après avoir montré de quelle manière A. Dumas avait construit son héros et son adéquation avec certains topos du romantisme, nous allons nous pencher sur les caractéristiques personnelles du comte de Monte-Cristo en commençant par étudier sa genèse et l’épreuve initiatique qu’il subit.


DEUXIEME PARTIE
UN HEROS EN APPRENTISSAGE

On nous montre rarement un homme devenir un héros. Lorsque Ulysse paraît, sa réputation de héros n’est plus à faire. Ici, nous allons voir comment Dantès devient un surhomme. Le Comte de Monte-Cristo se présente tout d’abord comme un roman de formation où nous assistons à la genèse d’un héros. Ensuite nous verrons les changements s’opérer à la suite de l’épreuve initiatique que subit Dantès.

CHAPITRE IV
LA GENESE DU HEROS

Dumas nous présente la genèse de Monte-Cristo. Lorsqu’il apparaît sur le Pharaon il n’est encore qu’un simple second pressé de rentrer pour épouser Mercédès. La jalousie d’un homme va faire basculer sa vie et faire de lui un héros.

1- Un roman de formation

La première formation que Dantès a reçue, est celle de la navigation. Il la maîtrise parfaitement à dix-neuf ans puisqu’il deviendra à n’en pas douter capitaine du Pharaon :

« si j’étais seul, je vous tendrais la main, mon cher Dantès, et je vous dirais : "C’est fait ". » (Le Comte de Monte-Cristo, p.11)

lui dit l’armateur Morrel à propos de son avenir en tant que capitaine. Lorsqu’on sait à dix-neuf ans ce qu’un vieux loup de mer a appris durant toute sa vie, on cherche à acquérir un nouveau savoir. C’est donc inconsciemment que Dantès cherche à apprendre de nouvelles choses. Il acquiert une partie de son savoir en prison grâce l’abbé Faria :

« Dantès écoutait chacune de ses paroles avec admiration : (…) (elles) touchaient à des choses inconnues, et comme des aurores boréales qui éclairent les navigateurs dans les latitudes australes, montraient au jeune homme des paysages et des horizons nouveaux, illuminés de lueurs fantastiques. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.182)

Au cours de ses voyages il apprendra les langues, les lois, les coutumes des autres pays.

A la différence d’un héros comme Julien Sorrel dans Le Rouge et le noir de Stendhal, Dantès va connaître plusieurs étapes dans le changement de sa personnalité. D’un marin accompli il deviendra Monte-Cristo, le vengeur. Puis au cours d’une discussion avec le procureur Villefort, sa mission de vengeance se mue en une mission divine :

«  J’ai mon orgueil pour les hommes, serpents toujours prêts à se dresser contre celui qui le dépasse du front sans les écraser du pied. Mais je dépose cet orgueil devant Dieu, qui m’a tiré du néant pour me faire ce que je suis. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 617)

La justice divine rétablie, Monte-Cristo reviendra sur les traces de son passé (chapitre CXIII) : sa maison, Mercédès, la prison pour pouvoir se retrouver. Autant l’apprentissage de l’abbé Faria s’était étalé sur de longues années, autant son retour à la société humaine se fait brusquement, la preuve en est son amour :

« En repassant devant les Catalans, le comte se détourna et, s’enveloppant la tête dans son manteau, il murmura le prénom d’une femme.

La victoire était complète ; le comte avait deux fois terrassé le doute.

Ce nom qu’il prononçait(…), c’était le nom d’Haydée. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1353)

L’apprentissage de la prison se lit d’abord par un passage de l’innocence à la connaissance. L’abbé Faria sera la « lumière fulgurante » (p. 181) qui révélera les secrets de l’emprisonnement. Dantès jusqu’ici ignorant des vérités est « à l’instant même éclairé d’un jour éclatant. » (p. 181) L’abbé est le voyant, le porteur de feu qui apporte la connaissance.

Si son esprit et sa perception des événements changent, son physique est aussi marqué par les longues années passées à apprendre.

« (…) ces quatorze années de prison avaient pour ainsi dire apporté un grand changement moral dans sa figure. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 234)

La métamorphose est telle qu’il ne « se reconnaissait même plus lui-même » (p. 234)

Monte-Cristo a évolué, on l’a constaté par rapport à lui même mais aussi par rapport à ses ennemis, à la société.

2- Action et destin

Le Comte de Monte-Cristo est l’histoire d’une destinée humaine face à la société et à un univers stable. Pour A. Dumas la société est oppressive et l’est encore plus à l’égard d’Edmond Dantès.

Le plus souvent, les romans du XIXe siècle s’ouvrent sur des personnages qui ont déjà toute l’envergure et le charisme du héros. Au contraire Dantès, second du Pharaon apparemment simple personnage destiné à un mariage et à une réussite dans la marine va connaître une situation le poussant à devenir quelqu’un d’autre. Il ne devient un héros aux yeux du lecteur qu’après son séjour au château d’If . Tant qu’il n’a pas fait ses preuves en qualité de héros il fait figure de « persécuté ». Ignorant le complot de Danglars et Morcerf alias Fernand Mondego, il ne peut se défendre à armes égales ; entre lui et Villefort le déséquilibre l’amène à être emprisonné. Il ne savait pas qui était le destinataire de la lettre de l’aide de camp de Napoléon. Jusqu’ici Dantès est donc dans l’incapacité de prendre son destin en main, il est victime des événements et de ses ennemis. En prison et très certainement grâce aux voyages qu’il effectue ultérieurement, sa personnalité change, il devient « initié ». il pourra alors lutter à armes égales (puisqu’il possède toutes les forces de la société) non plus contre des ennemis mais des adversaires. La situation a changé, de la passivité et de l’apprentissage purement formel, il va passer à l’action. La rivalité est née et bien que Monte-Cristo semble miner de l’intérieur la société de ses adversaires sans que ceux-ci ne s’en rendent compte, l’équilibre entre eux est respecté car Monte-Cristo les prévient à plusieurs reprises du piège qu’il referme sur eux. :

« Vous avez été servi à votre guise, monsieur ; car vous avez été prévenu tout à l’heure, et maintenant encore je vous préviens. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 615)

dit-il au procureur Villefort.

L’amour de Mercédès est le prétexte qui va faire basculer la vie de Dantès. Mondego jaloux le conduira devant la justice et le destin terminera la besogne en l’envoyant en prison. Monte-Cristo, transformé par l’épreuve, ne cherchera pas à revoir celle qu’il a aimée. Ses goûts, ses aspirations se sont modifiées alors que Mercédès qui n’a pas changé, semble encore l’aimer :

«- Vous me refusez ? dit Mercédès (…)

-Mais enfin dit la comtesse palpitante et les yeux attaché sur les yeux de Monte-Cristo (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 861)

ses soupirs, ses demandes, ses attitudes sont celles d’une amoureuse. Ce serait une preuve de recul, d’échec partiel de l’évolution du roman que de voir le couple se reformer comme dans le téléfilm adapté par Didier Decoin. Obéir à une histoire d’amour moderne (c’est à dire où les couples se reforment à la fin) dessert sans doute le but que s’était fixé Dumas. Monte-Cristo a évolué, subit des épreuves qui l’ont fait changer, Mercédès est telle qu’elle était aux Catalans, ils n’ont donc plus rien en commun. Seul personnage à avoir un passé, une généalogie, nous allons voir que la genèse de Monte-Cristo est en partie due à sa triple filiation.

3- Une triple filiation

Bien que Monte-Cristo possède une généalogie connue, il ne ressemble en rien à son père. En effet Monte-Cristo est en tout point différent de lui : le père ne résiste pas à l’absence de nouvelle, à la séparation. Caderousse explique ainsi la douleur du père Dantès

« (…) si j’étais père et que je ressentisse une douleur semblable à celle du vieillard (…) j’irais tout droit me précipiter dans la mer pour ne pas souffrir plus longtemps. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 281)

Contrairement à son fils qui a appris à se passer de nourriture, il meurt de faim.

« (…) Enfin après neuf jours de désespoir et d’abstinence, le vieillard expira en maudissant ceux qui avaient causé son malheur(…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 282)

Il n’est pas un surhomme. Comme le dit le Credo à propos de Jésus « le Fils, engendré par le père, Jésus Christ engendré non pas crée », Dantès est engendré et non pas crée.

Monte-Cristo possède deux pères de substitution. L’armateur Morrel est le seul personnage du passé qui soit bon et possède un pouvoir dans une certaine limite. Tout d’abord, il serait prêt à le nommer capitaine si cela ne dépendait que de lui. Puis, Il facilite son mariage avec Mercédès. Dantès dit :

« (…) grâce au crédit de M. Morrel, l’homme après mon père auquel je doit le plus au monde, toutes les difficultés sont aplanies. Nous avons acheté les bans, et à deux heures et demi le maire de Marseille nous attend à l’hôtel de ville. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 43)

Enfin Morrel entreprendra des démarches auprès du procureur Villefort pour faire libérer son jeune protégé. Il s’occupera même de l’enterrement du père Dantès :

« M. Morrel pourvut à tous les frais de son enterrement, et paya les pauvres petites dettes que le vieillard avait faites pendant sa maladie. » (L e C de Monte-Cristo, p. 128)

L’abbé Faria est le deuxième père de Monte-Cristo et sans nul doute le plus engagé dans cette fonction. Il éveille Dantès à la réalité de son incarcération, ce qui opère une singulière mutation chez ce dernier. L’abbé Faria lui donnera, volontairement ou non, un deuxième nom : Monte-Cristo qu’il n’abandonnera plus. La filiation n’est pas seulement psychologique, Dantès est véritablement son fils :

« vous êtes mon fils Dantès ! s’écria le vieillard, vous êtes l’enfant de ma captivité ; (…) Dieu vous a envoyé à moi pour consoler(…) l’homme qui ne pouvait être père (…) » (p. 203)

il va élever son « enfant » (p. 182,189) à son image. Lui-même est un surhomme qui connaît toutes les sciences. Sa force est extrême malgré son âge :

« (…) Maintenant que le jeune homme avait vu un vieillard se cramponner à la vie avec tant d’énergie et lui donner l’exemple de résolutions désespérées, il se mit à réfléchir et à mesure son courage » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 165)

Comme le dit Monte-Cristo, Faria est un « exemple »

Bien que Monte-Cristo n’ait aucun enfant naturel, il devient à son tour père de trois personnes. Il fait d’Haydée sa fille, son « enfant » (p. 623) qu’il prendra ensuite pour femme. Comme M. Morrel avait été un père pour lui Monte-Cristo va devenir un protecteur pour Maximilien,

« "Croyez-vous que je vous aime ?" dit Monte-Cristo, prenant affectueusement la main du jeune homme entre les siennes. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1146)

Enfin, le chapitre « le père et la fille » pourrait tout aussi bien concerner Monte-Cristo et Valentine, qu’il sauve, qu’il veille comme un père le ferait lorsqu’elle est empoisonnée :

« (…) l’homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père (…) ; depuis quatre nuits je n’ai pas fermé l’œil un seul instant ; depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège(…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1214)

Pour marquer son amour envers la fille de son ennemi, il la dotera le jour de son mariage de la moitié de sa fortune comme l’aurait fait n’importe quel père. Nous avons parlé plus haut du nom que reçoit Dantès par l’abbé Faria. ce changement de nom implique une nouvelle identité et donc la naissance d’une nouvelle vie.

4- Re-naissances

a- La double naissance

Dantès ne devient pas Monte-Cristo du jour au lendemain ; un long processus de mutation mis en place par l’épreuve initiatique (que nous verrons plus tard) va donner naissance à un nouvel homme. Ce nouveau départ vient après une « gestation » de sept ans en prison au contact de l’abbé Faria :

« Un jour il sortit miraculeusement de la tombe, transfiguré, riche, puissant. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.810)

La première bouffée d’air qu’il prendra après son plongeon dans la mer Méditerranée symbolisera le premier souffle du nouveau-né. Cependant cette naissance crée un être hors du système social qui n’a ni femme, ni ami, ni maîtresse, ni enfant… Il abandonnera cette vie qui l’accable au terme d’une deuxième naissance. Son retour sur le « passé », titre de l’avant dernier chapitre, montre que Monte-Cristo est à la recherche de son ancien Moi. Le vengeur hésite

« Je regarde mal le passé, dit-il et ne puis m’être trompé ainsi. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1343)

Il a oublié sa vie, ses motivations de prisonnier et il va alors revivre sa jeunesse,

« (…) repasse par les chemins où la fatalité t’a poussé(…), riche, retrouve le pauvre ; libre, retrouve le prisonnier ; ressuscité, retrouve le cadavre. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1344)

Le miracle se produit, les souvenirs jaillissent à chaque pas ; ayant retrouvé son passé, Monte-Cristo peut deux fois terrasser le doute, celui de sa mission divine et celui de la mort d’une victime innocente, Edouard. Il reviendra sur son île, de là il était parti à Marseille accomplir sa vengeance, de là il va prendre un nouveau départ d’homme inséré dans la société avec Haydée à ses côtés.

b- La mer comme mère

La mer représente beaucoup pour Monte-Cristo. Il jaillit de la mer lorsqu’il fuit le château d’If et il repartira par la mer dans son bateau avec à son bord Haydée à la fin du roman. Elle symbolise à la fois la fertilité et la puissance. Elle fait partie des quatre éléments nécessaires à la vie : la terre, l’eau, l’air et le feu. En quelque sorte doublement baptisé, il pourra renaître aux yeux de Dieu.

c- Une nouvelle temporalité

La nouvelle temporalité qu’adopte Monte-Cristo témoigne là encore de ses renaissances. En prison, le temps s’était en quelque sorte arrêté pour lui. Ses quatorze années ressemblent à un point unique sur l’échelle du temps, point qu’il n’a jamais pu contrôler. A sa sortie de prison, le temps prend une nouvelle dimension qu’il parvient cette fois à dominer :

« Je n’ai que deux adversaires ; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je les soumets : c’est la distance et le temps. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 616)

Lorsqu’il s’élancera vers sa nouvelle vie, les mots qu’il laissera à la postérité seront « attendre et espérer » (p. 1398). Ils sont signes d’une vie où le temps n’est plus un état devant lequel il faut se battre, mais au contraire qu’on doit apprendre à respecter. Le temps a été retrouvé.

Nous venons de voir que Monte-Cristo n’était pas un héros figé dans son statut mais qu'au contraire il avait su évoluer à chaque étape de son existence. Cependant, il ne se construit pas tout seul, l’abbé Faria, son père intellectuel fait figure d’initiateur dans l’épreuve qu’il subit en prison.

CHAPITRE V
L’EPREUVE INITIATIQUE

Le Comte de Monte-Cristo est le roman d’expérience par excellence. Nous allons ici tenter de montrer comment s’opère la mutation d’Edmond Dantès en surhomme Monte-Cristo. Il suit un schéma ascensionnel qui le conduit de l’obscurité à la lumière, de la naissance à la mort et de la mort à une vie de demi-dieu. En subissant l’épreuve de vie et de mort et en acceptant l’expérience initiatique, il devient un modèle héroïque et acquiert un lien avec le sacré. L’épisode central du château d’If renferme toutes les explications de la métamorphose de ce héros. Nous allons donc nous pencher sur la quête initiatique de Monte-Cristo aidé par son maître l’abbé Faria. Pour cela nous allons suivre le découpage de Simone Vierne qui dans son ouvrage Rite, Roman et Initiation, divise en deux épisodes l’épreuve initiatique : le scénario proprement dit et les enseignements qui en découlent.

1- Le scénario initiatique

Trois moments sont ici à considérer : la préparation, la mort initiatique et la nouvelle naissance. Ces trois phases obligatoires revêtent des différences significatives selon les pays, les mœurs et les coutumes. Quels que soient leurs aspects le scénario varie rarement. La préparation est constituée de l’établissement du lieu sacré, la purification et la séparation d’avec le monde profane. La mort initiatique comprend la mise à mort, le « regressus ad uterum » et le voyage dans l’au-delà. Enfin la sortie périlleuse et l’attestation de la nouvelle identité marquent la renaissance.

a- La préparation à l’enfermement

Selon Simone Vierne « l’initiation est (…) un acte d’une exceptionnelle gravité et il est normal qu’elle requiert des sortes de rites préliminaires. » Avant d’entrer au château d’If, Dantès est soumis à une phase d’attente destinée à le mettre dans une disposition d’angoisse. Dumas décide de faire plonger son héros dans un véritable cauchemar le jour de son mariage avec Mercédès. Les raisons de son arrestation et de son emprisonnement lui restent inconnues. Lorsqu’il ressort du cabinet du procureur, il ignore où les gendarmes le mènent :

« Camarade, lui dit-il (…), je vous adjure d’avoir pitié de moi et de me répondre (…) où me menez-vous ? » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 80)

Conformément aux traditions initiatiques, l’espace choisi pour former le novice est éloigné de la vie courante. Le château d’If est une île au large de Marseille qui ressemble à un rocher perdu au milieu de l’eau. Voilà comment Dumas présente l’arrivée de Dantès :

« (…) il s’aperçut qu’il passait sous une porte et que cette porte se refermait derrière lui, mais tout cela machinalement, comme à travers un brouillard. Il ne voyait plus la mer, cette immense douleur des prisonniers, qui regardent l’espace avec le sentiment terrible qu’il sont impuissants à le franchir. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 83)

Il s’agirait de donner « à un coin de l’espace une valeur sacrée » en le retranchant du monde extérieur et en l’éloignant du « monde profane. » Dantès conçoit cette rupture comme un arrachement à son passé : le monde de la marine, sa fiancée et son père. Il est coupé à la fois de la réalité et du temps :

« Je ne sais pas mon âge, car je n’ai pas mesuré le temps depuis que je suis ici. Ce que je sais, c’est que j’allais avoir dix-neuf ans lorsque j’ai été arrêté le vingt huit février 1815. » (Le C de Monte-Cristo, p. 157)

avoue-t-il à l’abbé Faria.

Cette séparation forcée, donc dramatique pour Dantès, amorce l’initiation proprement dite car il abandonne sa condition de marin fiancé pour renaître autre.

b- Le voyage dans l’au-delà

Dumas décrit à l’entrée en prison, dans « le domaine de la mort » un Dantès qui semble dénué d’une quelconque volonté comme s’il avait perdu connaissance :

« (…) Ses gardiens, qui le tenait à la fois par les bras et par le collet de son habit, le forcèrent de se relever, le contraignirent à descendre à terre, et le traînèrent vers les degrés qui monte à la porte de la citadelle(…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 82)

L’évanouissement ou la perte de connaissance accentue l’allure dramatique que revêt l’entrée dans le domaine de la mort. Cette séparation avec le monde profane sera irréversible. Dantès abandonnera tout espoir de sortir de prison dix mois après la visite du gouverneur.

Ce voyage dans la mort représente un anéantissement de l’état antérieur et l’enseignement initiatique aura pour but de lui apporter les connaissances nécessaires à sa nouvelle vie. Les épreuves qu’il va subir vont contribuer à l’endurcir en prévision des difficultés qui l’attendent. Pour cela, il s’astreint immédiatement au jeûne :

« A peine s’il mangea quelques bouchées de pain et but quelques gouttes d’eau. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 84)

Cet ascétisme sera d’ailleurs une des caractéristiques du comte qui frapperont les esprits de ses ennemis. Le jeûne a une valeur symbolique car les morts sont censés ne pas se nourrir ou d’une autre manière. Il symbolise aussi un état végétatif prénatal lié au « regressus ad utérum.. » Dantès subit l’épreuve du silence qui est aussi une forme d’état prénatal. Il ne peut parler seul car « il se fait peur » (p. 141). Il s’adresse à son geôlier mais lui « ne (veut) point parler » (p. 142). Cette privation est une mise en condition du héros pour qu’il se dépouille de son enveloppe profane. La souffrance qui en découle a une « valeur rituelle (…) (qui) a pour but la transmission spirituelle du sujet de l’initiation. » La torture est ressentie comme un anéantissement :

« (…) il tomba dans l’immobilité morne des idées de suicide (…). C’est une de ces mers mortes qui s’étendent comme l’azur des flots purs, mais dans lesquels le nageur sent de plus en plus s’engluer ses pieds dans une vase bitumeuse qui l’attire à elle, l’aspire, l’engloutit(…). Chaque effort qu’il tente l’enfonce plus avant dans la mort. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 144)

La mort initiatique est comme le retour à une vie embryonnaire pleine de promesse de vie, mais encore proche du néant auquel il faut bien retourner si l’on veut changer totalement. Cette phase de retour au « sein de la mère », Simone Vierne l’a nommée le « regressus ad uterum » (p. 29). le ventre de cette mère est symbolisé dans Le Comte de Monte-Cristo par le cachot. Image du creux et de l’ombre, la matrice peut aussi être une tombe car Dantès s’y laisse dépérir :

« (…) Cet état d’agonie morale est moins terrible que la souffrance qui l’a précédé et que le châtiment qui le suivra peut-être ; c’est une espèce de consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre béant, mais au fond du gouffre le néant. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 144)

Il faut remarquer que Dantès a abandonné tout repère temporel en entrant dans la matrice, c’est à dire tout ce qui faisait sa vie d’avant.

Le labyrinthe a aussi son importance dans l’expérience initiatique car il paraît lié à la fois à la descente aux enfers et aux entrailles de la Terre Mère. Il représente l’un des dangers dans le passage vers l’au-delà. «  Le plan labyrinthique (…) correspond au plan d’une taupinière ; la taupe, animal chtonien qu’on considère comme un rat aveugle, a des pouvoirs bénéfiques. » C’est l’abbé Faria, l’initiateur, qui construit ce labyrinthe. Bien sûr le tunnel qui aboutit à la chambre de Dantès était creusé vers la sortie. Mais il va s’ouvrir pour notre héros vers le centre de son apprentissage et de la connaissance. Il symbolise l’accession au sacré car l’abbé Faria est une figure du divin.

Dantès pour accéder à un nouveau soi est mort à lui-même. Il subit des épreuves terribles nécessaires d’une part à évaluer ses capacités et d’autre part à le préparer à sa nouvelle vie.

c- Une nouvelle naissance

Mourir et puis renaître, tels étaient les but des épreuves. La renaissance prend là encore un mode dramatique. Pour Simone Vierne « la sortie du monstre (…) prend en général la forme d’une expulsion violente (…), périlleuse. » Dantès anéanti par la mort de son compagnon, mais prêt à affronter les dangers extérieurs va prendre la place du corps de son ami dans le linceul. De nombreux doutes l’assaillent car il ne sait pas ce qui va lui arriver, le mystère de l’enterrement au château d’If reste entier pour lui. Il se pose mille questions « Si pendant le trajet ( …) S’ils voulaient l’arrêter (…) Il espérait (…) S’il se trompait (…) » (p. 216). Décidé à affronter l’enterrement «  ses cheveux (…) se dresser(ont) sur sa tête » (p. 218) au moment où il comprendra que les corps sont jetés à l’eau au lieu d’être enterrés. La sortie de prison est violente car il est effrayé et proche de la noyade.

« (…) Tombant, tombant toujours avec une épouvante qui lui glaçait le cœur. Quoique tiré en bas par quelque chose de pesant qui précipitait son vol rapide, il lui sembla que cette chute durait un siècle. Enfin, avec un bruit épouvantable, il entra comme une flèche dans l’eau glacée qui lui fit pousser un cri, étouffé à l’instant même par l’immersion. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 219)

Comme l’expulsion du ventre maternel, il se libère du boulet qui l’entrave et remonte à la surface pour prendre sa première bouffée d’air frais.

Symboliquement baptisé par son immersion dans la mer Méditerranée, Dantès va signifier sa venue au monde par un changement de nom. Cette manière de proclamer sa métamorphose est « attestée absolument dans toutes les cultures et initiations » dit Mircea Eliade. Le changement de nom est ressenti comme un changement de personnalité. A partir du moment où il va côtoyer ses ennemis il ne se fera plus jamais appeler que Monte-Cristo, du nom de sa nouvelle patrie.

Dantès a donc subi les trois phases du scénario initiatique qui sont : la préparation, les épreuves et la mort puis la renaissance. Cependant Dantès est incapable d’accéder seul au sacré. Il sera donc aidé dans sa quête par l’abbé Faria.

2- Enseignement et sciences initiatiques

Voici donc la deuxième phase du scénario initiatique. Bien qu’elle n’apparaisse que dans un second temps, elle n’est pas pour autant secondaire ou ultérieure. C’est dans un souci de clarté que nous avons séparé les deux moments. La première décrivait le scénario de l’initiation, et nous allons voir maintenant les enseignements que reçoit le novice durant la première phase. Lorsque l’initié sort du monstre ou du cachot, il est en possession d’un pouvoir sacré. Les modalités de transmissions sont conditions d’un initiateur, apte à préparer le novice pour son accession à la connaissance. Nous verrons ensuite de quoi se compose cette dernière, et dans quelle mesure Dantès parvient à obtenir les pouvoirs sacrés.

a- Modalités de transmission

Le novice ne peut conduire seul sa propre initiation, il faut que se fasse une transmission de pouvoirs et de connaissances. Bien que tout le monde ne soit pas apte à recevoir les enseignements, Dantès semble avoir les dispositions particulières propres à le faire admettre au sein des initiés. Ainsi l’abbé Faria, son « père-chaman » , dit à son propos :

« (…) L’homme n’est jamais qu’un homme ; et vous êtes encore un des meilleurs que j’aie connus. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 184)

Dantès est donc placé sous l’autorité de l’abbé Faria qui va être son tuteur ou son initiateur. Simone Vierne souligne avec insistance que ce tuteur ne peut être en aucun cas le propre père du novice. Comme le veut la tradition, l’abbé Faria est un homme âgé qui paraît avoir « soixante cinq ans au moins » (p. 160). le guide va avoir pour tâche de transmettre une partie du pouvoir et du dépôt sacré :

« (…) Quand je vous aurai appris les mathématiques, la physique, l’histoire et les trois ou quatre langues vivantes que je parle, vous saurez tout ce que je sais (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 182)

L’abbé Faria va jouer le rôle de second père, ce qui s’inscrit dans la logique d’une nouvelle naissance. L’initiateur de Dantès détient le pouvoir de créer des instruments, des livres à partir de rien. Il possède plusieurs outils : « lime, ciseaux, pince, levier » (p. 160), il a su créer un cadran solaire, avec pour seule aide sa mémoire, il a réécrit des ouvrages retraçant les connaissances nécessaires à tout homme… Tous ces objets deviennent sacrés car ils sont le témoignage d’un esprit hautement supérieur.

Puisque la transmission du savoir est sacrée, elle doit rester secrète, les informations que laisse l’abbé Faria à Dantès à propos du trésor de Monte-Cristo ne sont donc révélées qu’au bout d’un an. Il doit s’assurer du sérieux de son novice avant de lui dévoiler le plus important.

« Je n’ai gardé si longtemps le secret avec vous, continua Faria, d’abord que pour vous éprouver, et ensuite pour vous surprendre ; si nous nous fussions évadés avant mon accès de catalepsie, je vous conduisais à Monte-Cristo. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 202)

Dantès se retrouve alors détenteur du secret de l’initiation. De même « le chaman possède des secrets pour faire guérir ou faire mourir qu’il ne serait pas bon de faire partager aux autres hommes. » L’abbé Faria va en faire don à Dantès qui les utilisera à ses propres fins. Il fera boire une goutte de la liqueur rouge qui avait ramené l’abbé Faria une fois à la vie, à Edouard évanoui après l’accident d’attelage. Mais il en donnera à Héloïse, conscient qu’elle en fera usage pour assouvir de noirs desseins :

« Seulement rappelez-vous d’une chose : c’est qu’à petite dose c’est un remède, à forte dose c’est un poison. Une goutte rend la vie (…), cinq ou six tueraient infailliblement. (…) Mais je m’arrête, madame, j’aurais presque l’air de vous conseiller. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 663)

Nous avons donc établi ici les conditions de transmission du sacré. Il nous reste encore à examiner en quoi consiste l’enseignement initiatique.

b- La connaissance

Le but de l’initiation de Dantès est d’abord de lui apprendre les raisons de son emprisonnement, puis de transcender son état de profane pour le faire accéder aux pouvoirs divins ou au sacré.

L’une des images qui représente le but de la quête initiatique est celle du trésor. Elle est attestée dans plusieurs expériences initiatiques. L’abbé Faria détient une espèce de carte au trésor qu’il remet à son fils Dantès. Au moment de mourir, Dieu lui en confirme la présence :

« Dieu permet qu’il n’y ait plus pour moi ni distance ni obstacle. Je le vois au fond de la seconde grotte ; mes yeux percent les profondeurs de la terre et sont éblouis de tant de richesse. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 208)

Conformément aux descriptions déjà attestées dans les quête initiatiques, le trésor est lumineux, comme un soleil enfermé dans les ténèbres. Cette lumière joue un grand rôle car elle est l’aboutissement de tous les rayons, de toutes les illuminations qui ont point dans l’esprit de Dantès :

« Tout est plus clair pour moi maintenant que ce rayon transparent ou lumineux (sic) (…). Alors une lumière fulgurante traversa le cerveau du prisonnier, tout ce qui lui était demeuré obscur fut à l’instant même éclairé d’un jour éclatant. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 180, 181)

La lumière est donc le symbole de celui qui « sait ». Dantès sait désormais pourquoi et comment sa situation et le monde sont tels :

« Ces tergiversations de Villefort pendant l’interrogatoire, cette lettre détruite, ce serment exigé (…) tout lui revint en mémoire ; il jeta un cri, chancela un instant comme un homme ivre (…). » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 181)

Suite à cette connaissance, Dantès prend la décision de se venger, il en fait « serment. » (p. 181) C’est alors que va débuter son initiation pratique. C’est un être extrêmement intelligent.

« Dantès avait une mémoire prodigieuse, une facilité de conception extrême : la disposition mathématique de son esprit le rendait apte à tout comprendre (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 183)

L’abbé Faria va lui apprendre progressivement tout ce qu’il doit savoir dans la vie qui s’ouvre à lui.

« Le vieux prisonnier était un de ces hommes dont la conversation (…) contient des enseignements nombreux et renferme un intérêt soutenu. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 182)

A la fin Dantès est devenu « un autre homme » (p. 183). Outre ses connaissances en chimie, en médecine, en langue et en littérature, il accédera à l’étape ultime : celle du sacré.

c- La puissance du sacré

Dantès, le profane, va accéder à une connaissance particulière, celle du sacré. Les pouvoirs qu’il reçoit de cette initiation se manifestent dans deux domaines :

« l’initié va continuer à vivre dans le monde profane, mais parce qu’il sait, il vivra autrement et mieux, à l’aide des techniques apprises durant l’initiation. Mais aussi, mais surtout, l’initiation lui a appris qu’il pouvait se rendre maître de certains pouvoirs surnaturels et enfin, que par l’initiation, il avait vaincu la mort. »

L’abbé Faria participe au sacré, tout d’abord parce que c’est un religieux mais aussi et surtout parce que Dieu est proche de lui. Sa philosophie lui a été transmise par Jésus :

« La philosophie ne s’apprend pas ; la philosophie est la réunion des sciences acquises au génie qui les applique : la philosophie, c'est le nuage éclatant sur lequel le Christ a posé le pied pour remonter au ciel. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 183)

De même Dieu lui a envoyé un fils (p. 203).

Bien que Monte-Cristo récupère le trésor, continue son initiation seul en voyageant et en étudiant, il n’accède aux pouvoirs divins que longtemps après son évasion. Umberto Eco dans De superman au surhomme met en avant le chemin interne que parcourt Monte-Cristo. Il va déplacer l’accent de la vengeance, à la volonté de pouvoir et de celle-ci à la mission divine.

« (…) Je suis le roi de la création (…) ; je m’amuse à railler la justice humaine (…). Puis j’ai ma justice à moi » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 350)

c’est à dire la vengeance. Cependant au fur et à mesure qu’elle progresse et qu’il se dévoile à ses ennemis, le doute l’assaille. le personnage machiavélique deviendra un envoyé du Seigneur. Monte-Cristo expose à Villefort dans « Idéologie » la mission qu’il se doit d’accomplir :

« Je suis un de ses êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, jusqu’à ce jour, aucun homme ne s’est trouvé dans une position semblable à la mienne. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 616)

Nous verrons ultérieurement que Monte-Cristo ira jusqu’à s’identifier à Dieu lui-même. Dans la quête initiatique cela est un gage de survie. Le fait d’avoir voyagé dans le royaume des morts lui donne l’assurance d’une certaine immortalité. Une fois encore, il faut reprendre la phrase clé du roman :

« Je n’ai que deux adversaires ; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec de la persistance je les soumets c’est la distance et le temps. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 616)

Gage de cette immortalité c’est aussi son éternelle jeunesse. Non pas qu’il soit jeune à proprement dit, mais il possède toutes les qualités, sinon plus, que procure la jeunesse :

« Le comte n’était plus jeune (…) et cependant on comprenait à merveille qu’il était fait pour l’emporter sur les jeunes gens avec lesquels il se trouverait. » (Le C de Monte-Cristo, p. 453)

Monte-Cristo symbolise la solution pour résoudre l’angoisse de la condition humaine soumise à la mort et à l’injustice : l’initiation qui abolit le temps et qui crée un sauveur. Nous allons donc voir maintenant en quoi Monte-Cristo a un rapport au divin.


TROISIEME PARTIE
UN HEROS EN RAPPORT AU DIVIN

L’épreuve initiatique qu’a subi Dantès en prison lui a donné les clefs du pouvoir sacré et divin. De plus le héros n’est plus simplement un homme ordinaire, une part de son être participe de la divinité. Nous allons essayer de montrer la place du sacré dans le roman et dans la personnalité de Monte-Cristo, le schéma manichéen qui divise son âme, et comment à partir de ces notions, il devient un surhomme, un héros épique.

CHAPITRE VI
LA PLACE DU SACRE

Au XIXe siècle, la religion ne présente plus, ni dans la société, ni dans la littérature de réel intérêt. La raison en est la crise sociale qui secoue la France d’alors. En effet, les hommes ne croient plus en la force divine, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Seuls les héros de grande envergure apporteront des bienfaits à la société. Monte-Cristo naît dans cette conjoncture et devient le héros des foules qui semblent se reconnaître en lui. Cependant, Alexandre Dumas au contraire d’autres écrivains réhabilite le sacré et dans un certain sens la religion.

1- Rapport électif au divin

Monte-Cristo, emprisonné pour un « crime » qu’il n’a pas commis, par la seule volonté d’un être, M. De Villefort, va donc se révolter face à l’injustice dont il a été victime. Sa première réaction sera d’en appeler à la vengeance. Lorsqu’il s’évade du château d’If, son seul désir est de châtier ceux qui l’ont trahi. Ni le duel (p.426), ni la justice humaine n’apparaissent être des vengeances assez consolatrices :

« (…) La société (…) venge la mort par la mort, mais il n’y a pas des millions de douleurs, dont les entrailles de l’homme peuvent être déchirées sans que la société s’en occupe le moins du monde (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p.425)

Peu à peu, Monte-Cristo va se tourner vers Dieu. Nous ne savons pas quel cheminement il accomplit pour en arriver là, car jusqu’au chapitre « Idéologie » Dieu n’apparaît jamais ; lorsqu’il parle à M. De Villefort ses motivations semblent avoir changées. Il abandonne sa figure de vengeur pour être celle d’un envoyé de Dieu. Il devient un « être exceptionnel » (p 616) que Dieu « a tiré du néant » pour faire de lui ce qu’il est (p 617).

« Je dis, que les yeux fixés sur l’organisation sociale des nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l’ouvrier sublime qui l’a fait agir ; je dis, que vous ne reconnaissez (…) que les titulaires (…), et que les hommes que Dieu a mis au-dessus des titulaires (…), je dis que ceux-là échappent à votre courte vue. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 614)

Il dévoile à demi mots à Villefort, qu’il a une place dans la justice qui lui vient de Dieu et qui est bien au-dessus de celle d’un Procureur du Roi. Cependant, la justice qui a jugé Monte-Cristo, s’est avérée faussée puisqu’elle a permis un emprisonnement abusif. Il va alors rétablir la justice divine :

« (…) C’est la procédure criminelle de toutes les nations que j’ai comparée à la justice naturelle, et, je dois le dire, Monsieur, c’est encore (…) la loi du talion que j’ai le plus trouvée selon le cœur de Dieu » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 613)

Le talion est le « châtiment qui consiste à infliger au coupable le traitement même qu’il a fait subir à sa victime. » La devise de Monte-Cristo pourrait donc être : « Œil pour œil, dent pour dent » qu’il répète à l’envie. Monte-Cristo est donc un adjuvant de Dieu, envoyé, non plus pour se venger ou venger les hommes de la tyrannie de la société, mais pour rétablir une justice divine, conséquence d’une justice humaine pervertie.

Au delà de cette justice divine que va incarner Monte-Cristo, la religion est très présente.

2- La place de la religion

Aux XIXe siècle, les sociétés se transforment et les individus doivent faire face à la mobilité sociale et aux ambitions bourgeoises qui accroissent le sentiment d’injustice et d’insécurité. Villefort, Danglars et Morcerf sont les représentants de cette bourgeoisie prête à tout pour s’enrichir et être reconnue. Malgré « la crise des valeurs religieuses » qui ébranle les certitudes du peuple, Monte-Cristo se tourne vers Dieu, seul capable de l’aider dans sa mission. C’est ainsi que le comte accède aux mêmes pouvoirs que ses adversaires : nous avons vu que Dieu le plaçait au-dessus de la justice, il possède une trésor plus grand que ne recèlent les coffres de la Banque de Danglars, et il est plus reconnu par la société parisienne que ne l’a jamais été Morcef. Se côtoient, en lui, trois pouvoirs de l’état et les forces de la religion : voilà ce qui va faire sa force.

a- L’abbé Faria

C’est donc un religieux qui va lui donner la force de se battre, et ce n’est pas anodin. Nous avons vu avec l’épreuve initiatique qu’une instance du sacré était nécessaire pour que le novice atteigne la connaissance. L’abbé Faria apparaît à un instant clef pour Dantès, car c’est au moment où il se tourne vers Dieu, qu’il entend la voix de l’Abbé :

«  "- Oh ! mon Dieu !… je vous avais cependant tant prié, que j’espérais que vous m’aviez entendu. Mon Dieu ! après m’avoir ôté la liberté de la vie, Mon Dieu ! après m’avoir ôté le calme de la mort, mon Dieu ! qui m’avez rappelé à l’existence, mon Dieu ! ayez pitié de moi, ne me laissez pas mourir…

- Qui parle de Dieu… " articula une voix. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.155)

Cette coïncidence n’est pas fortuite, ce n’est qu’au bout de sept ans que Dantès s’adresse verbalement à Dieu, et à l’instant où il l’appelle à l’aide, le religieux l’entend et lui répond. Il apparaît alors comme un ange, porteur du message de Dieu qui est l’espoir.

C’est lui qui va sortir Dantès de son aveuglement :

« - Voyez-vous ce rayon du jour ? demanda l’abbé

- Oui

- Et bien ! tout est plus clair pour moi, maintenant que ce rayon transparent et lumineux (sic). » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 180)

Il va élever Dantès dans la toute puissante connaissance, lui apprendre tout ce qu’il sait, le pousser à continuer de lutter malgré sa mort imminente. Les derniers mots de l’abbé seront : « … C’est le privilège de la jeunesse de croire et d’espérer » (p. 208) et ceux de Monte-Cristo seront : « attendre et espérer. » (p. 1398) Là encore, la similitude des paroles atteste de l’influence que l’homme d’église a eu sur son élève. Ils se ressemblent. L’abbé Faria mort, Monte-Cristo prendra de nombreux déguisements et notamment celui de l’abbé Busoni.

b- L’abbé Busoni

Il est une des figures de prédilection de Monte-Cristo. D’après le tableau II, nous pouvons voir qu’il prend ce déguisement six fois et toujours dans les moments d’extrême tension. C’est face à Caderousse et Villefort qu’il apparaît par quatre fois vêtu ainsi : au moment de leur interrogatoire et de la révélation de sa véritable identité. Pourquoi avoir choisi d’incarner un prêtre ?

Tout d’abord, c’est à lui qu’on confesse ses péchés, même les plus abominables sans crainte d’être puni. Bertuccio a été témoin d’un meurtre, celui de Benedetto, il l’a confié à Busoni, mais nous ne sommes pas témoin de cette entrevue, cependant nous en avons les échos :

«  L’abbé Busoni m’avait donc menti (…) lorsqu’il vous envoya vers moi, muni d’une lettre de recommandation. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 542)

C’est encore l’abbé Busoni qui interroge Caderousse pour connaître les détails de son emprisonnement.

Un prêtre incarne la vérité, c’est lui qui reçoit toutes les informations, c’est pourquoi M. de Villefort se tourne vers lui pour connaître plus en détail la personnalité du Comte. Mais il se heurte aux valeurs de l’abbé.

« Je suis prêtre, Monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 842).

Enfin, comme l’abbé Faria, l’abbé Busoni incarne la toute-puissante connaissance :

« Ce salon, tout meublé de livres de théologie et de parchemins, au milieu des quels on le voyait s’ensevelir (…) pendant des mois entiers. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 840)

L’abbé n’est pas une figure du Bien, il est l’un des instruments dont Monte-Cristo se sert pour confondre ses ennemis. Pourtant, le héros peut faire preuve de bonté lorsqu’il aime.

c- La bonté

Il l’exerce en peu d’occasions certes, car il est là pour châtier ses adversaires. Mais sur son chemin il rencontre des figures qu’il a aimées et dont il ne veut que le Bien. Sa bonté se porte, presque exclusivement sur la famille Morrel. L’armateur Morrel, seul homme du passé à être bon, semble en être remercié tout au long du roman. Pour éviter sa faillite, Dantès multiplie les actes de générosité : il fait reconstruire le Pharaon qui a coulé, il efface la dette auprès d’une banque et offre un diamant pour que Morrel puisse continuer à faire marcher son entreprise. Bien sûr, tout cela est fait dans le plus grand secret, mais l’armateur, seul à connaître aussi bien Dantès, reconnaît qui se cache sous les traits de Lord Wilmore :

« (…) Combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom d’ami bien cher, un nom d’ami perdu ; (…) et les dernières paroles qu’il prononça en mourant furent celles ci : " Maximilien, c’était Edmond Dantès ! " » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 635)

La complicité qui l’unit Monte-Cristo à Maximilien, son fils spirituel, va le pousser à épargner Valentine, sa fiancée, alors qu’il n’hésite pas à tuer socialement et physiquement tous les enfants portant la marque de leur père criminel. Enfin, il semble que ce soit encore chez les Morrel que Monte-Cristo retrouve le plus sa tranquillité et les doux sentiments. Alexandre Dumas multiplie les réactions de bonheur qui assaillent le héros :

« Le comte, depuis son entrée dans la maison, s’était déjà imprégné de ce bonheur (…) Au tremblement de sa voix, on eût pu reconnaître l’émotion dont il était agité (…). » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 630, 631).

Monte-Cristo est donc un héros qui est nourrit de religion. Nous avons déjà vu que son nom et sa personnalité étaient fort semblable à celle de Jésus. Nous allons étudier maintenant la valeur épique de Monte-Cristo et de Jésus et les relations étroites du héros avec Dieu.

3- Monte-Cristo comme figure de Jésus et de Dieu

La religion, qu’elle soit catholique ou non, a beaucoup fait pour les héros. Ulysse, simple mortel, accède au rang de demi-dieu pour deux raisons : d’une part, son intelligence et sa finesse, lui font déjouer les pièges tendus par les Dieux, et d’autre part, il semble protégé par quelques Dieux de l’Olympe. Monte-Cristo n’est pas en lutte contre Dieu, mais contre la société oppressive, et il accède au même rang que le Christ.

a- Jésus-Christ

«  La religion chrétienne propose à l’homme ce que l’église orthodoxe appelle la déification. Cet être fragile est appelé à devenir un Dieu par adoption. » Le Christ, envoyé par Dieu, son père, sur terre, a voulu racheter les hommes et leur a offert un modèle de comportement. Le destin de Monte-Cristo est assez identique. Choisi ou missionné par Dieu pour rétablir une justice divine, il va offrir aux lecteurs du Journal des Débats un modèle de conduite. La vie qu’adopte Jésus est tout aussi héroïque que celle de Monte-Cristo. Tous deux naissent d’une manière similaire : de Dieu et de Marie, et d’un mortel et d’une personne dont quiconque ne parle. A douze ans, le messie confondra tous les médecins du temple comme à dix-neuf ans Dantès est l’un des meilleurs marins de la flotte Morrel. Il subjugue les marins de la Jeune-Amélie, en exécutant une manœuvre habile :

« (…) Le petit bâtiment, au lieu de continuer de courir les bordées, commença de s’avancer vers l’île de Rion, près de laquelle il passa…en la laissant, par tribord, à une vingtaine de brasses.

- "Bravo !" dit le patron…

Et tous regardaient, émerveillés, cet homme… » (Le Comte de Monte-Cristo, p.229)

Nous avons vu que l’un et l’autre vivaient durant trente ans une vie calme et retirée. Ils vont être chacun leur tour les victimes de leurs ennemis : les Juifs, pour Jésus et les ambitieux pour Dantès. Jésus dit sur la croix à son père :

«  Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Evangile selon St Mathieu – chap. 27, 46).

Et comment ne pas s’étonner de l’écho qu’on retrouve dans les paroles de Monte-Cristo :

«  Mon Dieu ! Mon Dieu ! … je vous avais cependant tant prié » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 155).

Tous deux, laissés pour morts, renaissent ou ressuscitent par la force du Saint Esprit, car c’est Dieu qui envoie au prisonnier Dantès, désespéré, un ange gardien : l’abbé Faria. Nous pouvons donc conclure que Monte-Cristo qui a un profil identique à celui du Christ, héros biblique, participe au divin.

Toutefois, il faut aussi voir dans ce héros, toutes proportions gardées, une image de Dieu lui-même.

b- Monte-Cristo, Dieu en puissance

Dans la Bible, on peut constater de la multitude des noms qui sont donnés à Dieu. Parce qu’imprononçable et sacré, ce « YHWH » a été remplacé par Adonaï, Yahvé, Dieu, Seigneur… De la même manière Dantès est l’homme aux cent noms : Monte-Cristo, Wilmore, Busoni, Simbab le marin… On peut le définir comme Dieu par des noms négatifs « inconnu (p. 350), incroyable (p. 672), illimité (p. 583), inquiétant (p. 849) », par des noms positifs : « exceptionnel (p. 615), roi de la création (p. 350), incomparable (p. 854) », ou encore des noms relatifs : « bienveillant (p. 750), supérieur (p. 618). De plus, il connaît les lois de tous les pays, il a appris les langues, les philosophies et les sciences de toutes les contrées. Il connaît la vie de chacun et découvre, on ne sait comment, les points forts et les points faibles de tous ses adversaires. Comment a-t-il retrouvé Bertuccio et Haydée, les témoins des deux crimes que Villefort et Morcef ont commis ? Le cas de Benedetto est tout aussi mystérieux. Il parvient à saisir des détails qu’aucun autre ne soupçonne.

« Il (Debray) offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste imperceptible pour tout autre que Monte-Cristo. Mais le comte ne perdait rien, et (…) il vit reluire un petit billet blanc aussi imperceptible que le geste (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 769)

Monte-Cristo est aussi tout-puissant : il combat l’impossible. La preuve en est sa devise « cupitor impossibilium » (désireux de choses impossibles). Rien ne lui résiste, tout lui obéit : les bandits, les bateaux, les serviteurs, ses ennemis même qui font exactement ce qu’il désire.

« Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu’exerçait Monté-Cristo sur tout ce qui l’entourait, n’essaya pas même de s’y soustraire. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.1151)

Sa volonté ne rencontre aucune entrave, il fait reconstruire le Pharaon à l’identique, il transforme en quelques jours la maison d’Auteuil ; et le temps ne semble avoir aucune emprise sur lui : lorsqu’il se rend en Normandie, Albert s’étonne de sa rapidité :

« Décidément, vous êtes l’homme des prodiges, et vous arriverez non seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n’est pas bien difficile ! en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1056)

Monte-Cristo ne semble pas se satisfaire d’être un élu ou un envoyé de Dieu, ce qu’il veut être c’est Dieu lui-même. D’ailleurs, ses serviteurs sont ses esclaves qui lui doivent la vie. Ali a été sauvé au moment où il allait être tué et Haydée l’aime comme on aime son Dieu, sa dévotion lui est tout entière acquise :

« - Tu te rappelles ton père, Haydée ? … Il est là…en mettant la main (…) sur son cœur.

-Et moi, où suis-je ? …

-Toi, dit-elle, tu es partout. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.623, 624)

Les armes que Monte-Cristo arbore sur sa corvette témoignent aussi de sa divinité : « Une montagne d’or posant sur une mer d’azur, avec une croix de gueules au chef .» (Le Comte de Monte-Cristo, p.1059) Elles laissent entendre qu’il est le maître de l’univers. Les quatre éléments naturels sont présents : la terre (Montagne), le feu (or) et la « mer d’azur » semble être une expression ambiguë pour désigner à la fois l’eau et l’air. De plus les trois couleurs primaires, le bleu (azur), le jaune (or) et le rouge (gueules) symbolisent l’étendue de son champ d’action. Ce blason témoigne des marques de son appartenance au monde divin, sorte de dieu dont le royaume serait la terre.

Voilà donc un héros, à la fois homme, demi-Dieu et Dieu lui-même. Mais, il serait abusif de dire qu’il n’est que cela, car aux yeux des lecteurs, il apparaît plus souvent comme un démon que comme un ange.

CHAPITRE VII
UN SCHEMA MANICHEEN

Tout d’abord, dans un schéma manichéen, la quête de Monte-Cristo, du côté du Bien s’oppose à l’utilisation de la force qui aurait dû être celle du droit. Monte-Cristo est du côté du Bien et Villefort du côté du Mal. A cette ambivalence Bien, Mal qui est cause de la quête, on trouve en Monte-Cristo même, le double postulat ange, démon. Il est très souvent comparé à l’ange exterminateur, à des héros machiavéliques ou mauvais (Lord Ruthwen , Néron). Il avoue même avoir vendu son âme au diable pour être un des agents de la providence.

1- Un mauvais ange

Après avoir prodigué tous les bienfaits à ceux qui devaient les recevoir, voilà ce que dit Monte-Cristo :

«  Et maintenant, dit l’homme inconnu, adieu bonté, humanité, reconnaissance (…) Adieu à tous les sentiments qui épanouissent le cœur (…) Je me suis substitué à la Providence pour récompenser les bons (…) que le Dieu vengeur me cède sa place pour punir les méchants. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 330)

Alexandre Dumas multiplie les images de Satan, du démon pour qualifier Monte-Cristo. Tantôt sa figure est celle d’un « chacal » (p. 434), tantôt elle s’infiltre de « fiel » (p. 425), « ses sourires pâles » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 594) sont aussi inexplicables que sataniques. Lors de la Mazzolata, il dit rechercher l’exécution la plus longue et la plus cruelle pour éprouver le plus de jouissance. La mort semble être, pour lui, le spectacle le plus voluptueux, il est comme un « animal féroce qui flaire le sang » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 434, 435).

Monte-Cristo incarne le Mal parce qu’il s’en prend aux enfants. Il sauve une première fois Edouard d’une course effrénée, mais il est empoisonné par sa mère comme le lui a suggéré Monte-Cristo. Doutait-il qu’elle puisse s’en prendre à Edouard, lui qui prévoit tout ? Mais Edouard est décrit comme un être profondément machiavélique, et les remords de Monte-Cristo sont vite effacés. Toujours par l’intermédiaire d’Héloïse, il empoisonne Valentine, qui ne sera sauvée que par l’intercession de Maximilien. Andrea-Benedetto, enterré vivant à sa naissance, en garde une nature profondément perverse. Mais cela n’explique pas l’acharnement que Monte-Cristo fait peser sur lui. Le massacre des innocents se poursuit avec Eugénie qu’il condamne à une mort sociale en lui donnant pour mari Benedetto et en révélant au monde son homosexualité. Enfin, Albert n’est pas plus épargné. Il réchappe d’un rapt, d’un duel, il s’excuse de la conduite de son père auprès de Monte-Cristo, mais la mort peut seule réparer la faute de Fernand Mondego. C’est pourquoi Albert s’engage dans les Saphis, sans espoir d’en réchapper. Toutes ces victimes, qui n’ont pour seule faute que d’avoir eu un père criminel, ne sont pas épargnées. Monte-Cristo veut leur mort afin de punir les pères.

La conformité de Monte-Cristo avec le prince des ténèbres ne s’étend pas à son être tout entier, elle en exprime la révolte. Comme le personnage de Vautrin dans Le père Goriot, la révolte est une conséquence et non pas un principe d’être. En effet Monte-Cristo est en lutte contre la société dont les représentants sont des malfaiteurs.

Au delà de la révolte, sa volonté de puissance témoigne de son cousinage avec le diable. Comme Vautrin le proclame « je me charge du rôle de la Providence (…) », Monte-Cristo a vendu son âme au diable pour devenir un de ces agents. Cette puissance occulte et diabolique va s’exercer dans le secret, jamais il ne dévoilera ses projets, ses adjuvants ont toujours une identité mystérieuse et les bandits lui obéissent aveuglement.

Sa vocation à détruire la vie de ses ennemis l’apparente au prince des ténèbres. Il éliminera jusqu’au dernier les membres de la famille Villefort, Valentine n’en réchappe qu’in extremis. Il n’aura de cesse de couvrir d’opprobre les Danglars.

Au delà de ce satanisme lié à la révolte, Monte-Cristo un est aussi un ange, mais un ange déchu qui en appel à Dieu lorsqu’il prend conscience que la mort d’Edouard est le crime de trop. Comme Satan criait à Dieu « Grâce ! pardonne-moi ! rappelle- moi ! prends-moi! », Monte-Cristo part sur les traces de son passé pour comprendre son erreur puis il rentre dans le sein de Dieu grâce au pardon.

« Mon Dieu ! vous m’avez conservé la mémoire et je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu ! » (Le Comte de Monte-Cristo, p.1350)

L’ange déchu retrouve sa place au sein des hommes et du bien.

Participant autant de Dieu que du Malin, où se situe réellement Monte-Cristo ?

2- Justicier ou vengeur

Lorsqu’on revoit le téléfilm de Didier Decoin, on constate que Monte-Cristo n’a rien de machiavélique, il veut simplement que justice lui soit rendue, alors que le héros d’Alexandre Dumas, recèle en lui une ambiguïté, de justicier et de vengeur qu’on ne peut pas ignorer. Est-il plus justicier que vengeur ou vice-versa ? la réponse mérite d’être posée, car Monte-Cristo ne serait pas un tel héros s’il ne relevait pas de cette dualité. Les deux mots doivent être définis pour éclairer notre propos : un justicier est une personne qui applique ou fait régner les droits et les principes moraux en vigueur dans un pays. Tandis qu’un vengeur punit son offenseur sans s’occuper des droits de la justice. C’est-à-dire que Monte-Cristo peut à la fois se situer du côté du droit et du côté de la pure « vendetta ».

Pierre Glaudes et Yves Reuter constatent que

« les intrigues du roman feuilleton ont toutes en commun de camper un surhomme solitaire et marginal, qui tient à la fois du vengeur et du justicier »

Nous avons là une description très réduite certes, mais juste, de Monte-Cristo. Il s’entoure de personnages transparents qui n’ont aucune particularité psychologique. Il est seul, tenu par son secret, qu’il ne peut dévoiler sous peine d’échouer. Il est marginal, car il ne fait plus partie de la race humaine à proprement dite, le passage de la vie à la mort étant à l’origine de cette métamorphose. Il tient à la fois du justicier et du vengeur : tantôt il apparaît comme un adjuvant de Satan (il a pactisé avec lui), tantôt comme un adjuvant de Dieu et de la justice divine.

Il ne peut pas parler de justice, les mots qui sortent de sa bouche parlent de vengeance :

« Il faut que je me venge. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.1100)

Alexandre Dumas a construit son personnage à partir de l’histoire Le Diamant de la vengeance extrait de Jacques Peuchet, et les Mémoires historiques tirés des archives de la police de Paris. Elle raconte la vie de François Picaud qui tue sauvagement les hommes qui lui ont enlevé sa fiancée. La différence entre Picaud et Dantès vient du fait que le premier s’est montré trop cruel dans ses vengeances, dans ses exécutions pour pouvoir être un héros. Picaud assassine lui-même ses persécuteurs, il se venge, tandis que Monte-Cristo est vengé par la providence : Fernand Mondego se suicide, Danglars est ruiné et Villefort sombre dans la folie. Tout se passe comme si une main étrangère s’occupait de les châtier.

Etre à la fois vengeur et héros populaire que les lecteurs qui lisent le Journal des Débats, portent aux nues, suppose un homme aux valeurs universellement reconnues. Il ne peut pas seulement incarner un vengeur cruel, il risquerait de perdre l’appui du peuple.

Vengeur, il l’est donc dans une certaine mesure. Même si on ne pourra jamais dire qu’il est un criminel, il côtoie la mort de trop près pour ne pas en être éclaboussé : si les pères meurent et il n’y a là rien de choquant, mais leurs enfants sont des victimes bien innocentes.

Comment pourrait-il être un justicier, lorsqu’on sait que la justice ne vaut plus rien dans cette société pervertie ? Il choisit donc la justice divine, la plus haute, la plus noble, la seule susceptible d’être juste. La loi du talion, il la respecte en ce sens que même s’il n’a jamais autant souffert que toutes ses victimes réunies, il livre à la société ses oppresseurs. C’est elle qui aura le dernier mot, c’est elle qui, telle un juré, condamnera les agresseurs : ils seront tous, sans exception, bannis du rang de la société. La folie et le suicide apparaissent comme des fautes indélébiles que personne ne peut pardonner ; la pauvreté plonge les hommes dans l’enfer. C’est le peuple et non Monte-Cristo qui a tranché.

Cette dualité est donc irrésolue. Le narrateur nous pose lui-même la question, dérouté par cette personnalité ambiguë :

«  Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l’ange lumineux ou l’ange des ténèbres ? «  (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1150)

A cette interrogation vengeur ou justicier, on ne peut que répondre vengeur et justicier.

Nous avons donc pu voir que Monte-Cristo est à la fois protégé par Dieu et par Satan. Il participe des deux, sans parvenir à être l’un plus que l’autre. Cela fait de lui un homme particulier, qui n’obéit pas tout à fait aux lois humaines.

La Rédemption de l’ange déchu est le thème de l’épopée romantique. Ce héros humain n’a qu’un but en tête, le progrès. Cette évolution de l’humanité est analogue à l’évolution de l’individu. On assiste à la « Rédemption total de l’univers » ; et à la fin de Satan correspond la métamorphose de l’homme déchu « qui devient dans la lumière un ange. »

CHAPITRE VIII
UN SURHOMME

«  Etre exceptionnel » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 616), Monte-Cristo est, à la fois Simbad le marin, grand, cosmopolite, milliardaire, possédant yachts, femmes et esclaves…Nous pourrions étendre encore la liste de ses possessions et de ses qualités. Figure de héros épique, similarité avec Napoléon et particularités surnaturelles font de lui un surhomme, c’est ce que nous allons essayer de démontrer.

1- Un héros épique

Ulysse est le héros épique par excellence. Il parvient à vaincre non pas les hommes, mais les dieux et les déesses. Sa force, il la doit à son assurance, ses astuces, son intelligence et aussi à l’aide de quelques dieux. On va d’ailleurs retrouver les spécificités propres à ce genre de récit : l’agrandissement épique, le merveilleux et le souffle épique.

Les épopées possèdent au moins une constante : un mouvement collectif vers la victoire qui vise une finalité ultime, la paix rétablie. Monte-Cristo ne cherche qu’une chose, rétablir la justice dont il a été victime et dont d’autres ont pu souffrir. Le sens de son action, la vengeance, est connue dès le départ :

« Adieu à tous les sentiments qui épanouissent le cœur !… Je me suis substitué à la Providence pour récompenser les bons… que le Dieu vengeur me cède sa place pour punir les méchants ! » (Le Comte de Monte-Cristo, p.330)

L’intérêt de l’intrigue se reporte sur les causes secondes de la tactique du héros. En effet, le lecteur est tenu en haleine par le piège que le héros referme sur ses ennemis. Il assiste d’abord à l’envahissement de l’espace parisien puis aux dévoilements de Monte-Cristo face à ses adversaires. La mission qu’il s’est assignée se concrétise temporellement par bon nombre d’épreuves. les obstacles qu’il franchit dramatisent l’histoire. Aura-t-il assez de temps pour transformer sa maison d’Auteuil ? Parviendra-t-il a acheter le télégraphiste ?… Certaines occasions vont mettre en relief son caractère héroïque : sa métamorphose soudaine lors de l’interrogatoire par Villefort, ses déplacements rapides et extraordinaires à travers la France. Tout ceci témoigne d’une tension et d’une durée pesante difficile à assumer même pour un héros conscient de son élection.

a- L’agrandissement épique

Monte-Cristo se détache de son entourage dès son arrivée dans le port de Marseille. Bien que second, il remplace sans faillir le capitaine mort durant la traversée. Il est dans une position d’autant plus centrale que ses ennemis sont nombreux et ont des figures très vagues. « Au-dessus et au-dessous de le scène héroïque, les puissances divines et infernales » mènent le combat. Monte-Cristo est un héros épique dont les valeurs ont la richesse originelle du mythe : il a la démesure du surhomme tel Prométhée. Nous avons vu qu’il présentait à la fois les caractéristiques d’un ange déchu et d’un élu, et comme le mythe son « signe de reconnaissance » se lit grâce à sa « nouvelle naissance. »

« L’épopée met en scène un héros, un être plus puissant que nature. Le protagoniste sera plus grand et plus fort, ou plus endurant, ou plus noble, ou plus confiant en Dieu. »

Monte-Cristo n’est ni un « Lara », ni un « Manfred », ni un « Lord Ruthwen », ce serait faire de lui « un homme banal » (p. 1094). En effet, il ne fait pas partie du commun des mortels. Il possède une force digne d’un hercule :

« (…) Je lui laisse le choix des armes… Je suis sûr de gagner » (p. 1094) fait-il dire à Alfred Morcef avant leur duel. Plus endurant, il l’est ; il a forgé son caractère grâce au plus dur : prison, faim, oubli et solitude. Dieu a mis toute sa confiance en lui même si Monte-Cristo doute de lui-même après la mort d’Edouard, le Tout-Puissant lui enverra un signe :

«  Mon Dieu ! vous m’avez conservé la mémoire et je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu ! «  (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1350)

Monte-Cristo est donc plus que les autres. Nous pourrions énumérer ses plus : plus riche, plus fort, plus jeune, plus beau, plus connu… Mais, cet agrandissement épique ne doit pas faire oublier que « le héros doit rester simplement humain, réel. » Même protégé, l’homme a des sentiments. Ceux de Monte-Cristo apparaissent extrêmes : la haine, le désespoir, la joie immense, sont la seule gamme sur laquelle il sait jouer. Rattrapé par ses vengeances, il éprouvera des remords pour la mort d’Edouard et il fera tout pour sauver Valentine, par amour pour Maximilien.

La féerie des Mille et une nuits fait aussi écho au merveilleux présent dans l’épopée.

b- Le merveilleux épique

Selon Daniel Madelénat

« le merveilleux entre dans la plupart des définitions de l’épopée, sans être structurellement nécessaire : le vraisemblable extraordinaire peut suffire à l’effet. »

Enchanteur, Monte-Cristo est entouré par le merveilleux. Même si le monde parisien reste vrai, tout, autour du héros semble obéir à d’autres lois physiques. Franz d’Epinay a des hallucinations dans la grotte du héros. Les catacombes de Saint Sébastien ont un arrière goût de labyrinthe infernal. Le trésor fabuleux regorge de toutes sortes de richesses. Rien d’extraordinaire dans la littérature à trouver un trésor, si ce n’est que, la plupart du temps, ça n’est que dans les contes que cela arrive. Enfin, on trouve des portes secrètes que seul Monte-Cristo connaît :

« Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.

"- j’étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne dans la maison voisine que j’ai louée." » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 1215)

Voilà donc quelques exemples qui confirment le merveilleux, toujours latent.

Les dieux du mal ou du bien confirment encore ce merveilleux. C’est Dieu qui envoie Monte-Cristo punir ses ennemis. Bien qu’il ne se manifeste jamais, le Comte a reçu des instructions de sa part :

« Vous avez été prévenu tout à l’heure, et maintenant encore, je vous préviens (…) Je suis un de ces êtres exceptionnels. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.615-616)

De plus il avoue avoir rencontré le Diable qui lui a donné le pouvoir d’être un agent de la providence. Ce merveilleux dégage un héros anthropomorphe tel un christ, un ange déchu ou fidèle. Ce surnaturel illumine les actes humains qui acquièrent tout le prestige du sacré.

Le conflit, guerrier ou non est un motif primordial du mythe épique. Monte-Cristo entre en conflit avec Villefort, Danglars et Morcerf car il n’ont pas respecté les lois du Bien.

Enfin les actions, les aventures que rencontre Monte-Cristo participent à cette atmosphère épique.

c- Le souffle épique

« Il faut accuser, mettre en valeur les contrastes, si importants dans le mythe héroïque. Tout récit héroïque tend à un manichéisme ». Monte-Cristo est le pendant exact des mauvais : Villefort, Danglars et Morcerf. Il utilise leurs propres forces dévoyées (la justice, l’argent et l’armée) pour les transformer ou les rétablir. C’est cette mission qu’il accepte et qui va nous entraîner aux quatre coins du monde. L’Italie, Paris, Marseille, l’orient, les mers sont les lieux de multitudes de défis que Monte-Cristo relève et gagne à chaque fois. Il est accepté des bandits, il aide les marins de la Jeune-Amélie dans leur périple jusqu’en Italie. Il parcourt la France dans de folles chevauchées qui laissent Albert admiratif :

« Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri d’excitation qui donnait des ailes aux chevaux ; ils ne couraient plus, ils volaient. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.1057)

En affrontant des dangers multiples, en vivant de folles aventures, Alexandre Dumas parvient à nous faire plonger dans la plus pure tradition épique.

Monte-Cristo n’est pas seulement « un Hercule tuant Cacus (…) (ou) un Persée délivrant Andromède » (p.499), une aura se dégage aussi de lui qui ressemble fort à celle de Napoléon.

2- Une figure napoléonienne

Comme l’explique Jean Tulard dans Napoléon, sa légende est à son apogée en 1840 avec le retour de ses cendres. Cependant l’homme connaît un succès éclatant grâce à la littérature. Hugo, Balzac, Stendhal, Sue et même Dumas le font paraître comme le héros des peuples. Dans Le Comte de Monte-Cristo, sa figure apparaît en filigrane, mais aucune allusion n’est faite à sa personne. C’est Monte-Cristo, lui-même, qui incarne le mythe de Napoléon.

a- Une apparition en filigrane

Alexandre Dumas accompagne le prince Napoléon, fils du roi Jérôme, en 1842 à l’île d’Elbe. Et de-là, en cherchant à chasser, ils font le tour de l’île de Monte-Cristo. Dumas se promet alors de donner ce nom à l’un de ses romans. Voilà comment est né ce héros. Peut-être ne faut-il pas prendre cette coïncidence trop au sérieux, mais la conjonction Napoléon – l’île d’Elbe et l’île de Monte-Cristo est assez troublante. Elle se trouve encore renforcée par les mêmes lieux, les mêmes noms que nous retrouvons dans le roman. Dantès et l’équipage du Pharaon accostent l’île d’Elbe pour récupérer une lettre que l’aide de camp de Napoléon veut remettre au napoléonien convaincu qu’est M. Noirtier de Villefort. Nous entendons parler des cents jours de Napoléon, mais Dantès alors en prison n’en reçoit les échos que plusieurs années plus tard. Voilà comment nous apparaît dans un premier temps la figure de Napoléon.

b- « Le père du peuple »

Selon Henri Clouard Le Comte de Monte-Cristo

« joue deux rôles dans son époque : il est le roman de distraction et le roman par lequel l’image d’un peuple opprimé prend sa revanche sur le pouvoir. Il est une forme d’exutoire à la condition du XVIIIe siècle. »

En effet, essentiellement lu par la bourgeoisie, Monte-Cristo cristallise la fonction « héros des opprimés » comme le peuple attendait Napoléon pour reconquérir l’Alsace-Lorraine et prendre sa revanche sur la Prusse. Les deux hommes sont les héros du peuple pour des raisons très proches mais à des dates différentes. Tous deux nés dans des familles du Sud, n’étaient pas prédestinés à un futur aussi prestigieux. Napoléon n’a pas toujours eu cette aura légendaire, il a fait beaucoup souffrir, mais comme souvent avec les grands hommes, le pire est oublié et on ne pense qu’aux victoires. Monte-Cristo a eu ce double postulat, mais là encore le bien finit par l’emporter sur la mal.

Tous deux sont donc aimés et assistés par les plus démunis. Napoléon était très majoritairement soutenu par les paysans et les ouvriers (la royauté n’ayant jamais été très juste avec les plus pauvres). Monte-Cristo est un des premiers hommes à soutenir les droits et les devoirs dus aux serviteurs et aux employés de maison. Il se soucie de leur bien-être et de leur futur. Ses domestiques ne ressemblent en rien à ceux très effacés des autres maisons :

« Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour : les uns possesseurs des cuisines, (…) les autres peuplant les remises (…) ; et les écuries où les chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 767)

La joie qui semble se dégager de cet extrait prouve à quel point les hommes sont heureux de servir Monte-Cristo. De plus, celui-ci aime à aider le petit peuple. Ainsi à Marseille il donne un peu à tous ses anciens compagnons marins :

« La première chose qu’aperçut Dantès, en mettant le pied sur la Canebière, fut un des matelots du Pharaon (…) Dantès donna au matelot une pièce de monnaie (…)

-"pardon , monsieur, dit le matelot (…) vous avez cru me donner une pièce de quarante sous, et vous m’avez donné un double napoléon. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.263)

Voilà donc en quoi Monte-Cristo est proche de Napoléon. Bien sûr, ils ont tous deux un pouvoir incommensurable, mais c’est au peuple, à la société qu’il le doive. Nous allons voir maintenant en quoi Monte-Cristo paraît être un surhomme.

3- Ses particularités

Monte-Cristo n’est évidemment pas comme tout le monde, il possède des spécificités qui n’ont rien de naturelles. Tout ce qui fait sa force, son pouvoir, son don d’ubiquité, sa parole confinent au mystère, à l’occulte.

a- Son pouvoir

Même si Monte-Cristo doit parcourir seul le chemin de la vengeance, il a derrière lui une armée d’hommes, d’esclaves et de banques qui le protègent. Luigi Vampa lui assure toute quiétude en Italie car il est le bandit le plus redouté. Ali, son esclave, n’a pas d’autre choix que de lui donner sa vie sinon Monte-Cristo « le tuerait » (p. 587). Les banques lui assurent tout l’argent disponible aux quatre coins de l’Europe :

« (…) Les maisons Richard et Blount de Londres, Arstein et Eskeles de Vienne et Thomson et French de Rome. » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 513)

Cet argent a un pouvoir exceptionnel car nous apprenons à demi-mot que c’est grâce à deux énormes émeraudes qu’il a eu la sensation d’être un roi protégé par Dieu :

«  - Et que vous ont donné ces deux souverains ? … demanda Debray

-Le Grand Seigneur, la liberté d’une femme… Notre Saint-Père le pape, la vie d’un homme. De sorte qu’une fois dans mon existence j’ai été aussi puissant que si Dieu m’eût fait maître sur les marches d’un trône. » (p.507)

Grâce à l’argent, les empires d’Orient et d’Occident se sont inclinés à ses pieds.

b- Le don d’ubiquité

Monte-Cristo a choisi de se déguiser pour pouvoir confondre avec le plus d’efficacité possible ses adversaires. Mais comme toujours, lorsque Monte-Cristo exploite un filon, il passe maître dans cet art.

En véritable caméléon, Monte-Cristo sait s’adapter à n’importe qu’elle situation. Qu’il ait le masque de Busoni ou de Wilmore, il est toujours présent au moment où se joue son destin, de sorte qu’on lui prêterait bien le don d’ubiquité.

Les logements, les costumes et ses adjuvants vont lui permettre de se déplacer à la vitesse de l’éclair. Chacun de ses doubles à un logement propre, facilitant ainsi les déplacements. Le comte possède une maison à Auteuil, un hôtel particulier sur les Champs Elysée et un manoir en Normandie. Simbad le marin vit dans la grotte de Monte-Cristo, l’abbé Busoni occupe un logement rue Férou, enfin lord Wilmore habite au 5 rue fontaine-Saint-George. Ainsi lorsque Villefort décide d’interroger Busoni et Wilmore au sujet de Monte-Cristo, ce dernier est-il capable de se transporter d’un lieu à l’autre grâce à son organisation et à la dévotion de ses domestiques. Busoni : « chaussé de grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les yeux mais encore les tempes », «  en habit ecclésiastique et la tête couverte de ces capuchons (…) du moyen-âge » (p.841), se transforme en dix minutes en un anglais excentrique à souhait :« plutôt grand que petit, avec des favoris rares et roux, le teint blanc et les cheveux grisonnants (…) Il portait un habit bleu à boutons d’or (…) un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de trois pouces trop court. » (p.846) La transformation est radicale et pourrait tromper le lecteur lui même s’il ne connaissait pas encore le Comte.

Voilà donc un personnage bien étrange, nous savons qu’il parvient à dominer le temps mais cette rapidité-là relève du don.

c- Les masques de lord Wilmore et de l’abbé Busoni

Deux personnages indissociables l’un de l’autre, ils apparaissent avant même la figure de Monte-Cristo et sont les deux seuls amis qu’on lui connaisse.

« la personne qu’on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connu particulièrement de Lord Wilmore (…) il est connu également de l’abbé Busoni. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.839)

Masques du comte, ils sont eux même des masques de part leur physique et leur caractère extrêmement caricatural. Wilmore incarne l’anglais type, mal habillé ( son pantalon est trop court), ne parlant que l’anglais et dépensant sa fortune en frivolités. Quant à Busoni, il ressemble à n’importe quel prêtre !

Leur rôle sert de repoussoir, ils entretiennent l’énigme de Monte-Cristo embrouillant ses ennemis. Au delà du masque que Dantès s’est fabriqué, Wilmore et Busoni font croire que Monte-Cristo cache sous ce nom l’identité d’un certain Zaconne. Double identité dont Zaconne ne serait pas non plus le véritable nom.

Multiples personnages, multiples noms, lorsque les invités d’Albert de Morcerf parlent de lui, il est tantôt un hercule tantôt un seigneur, tantôt encore Simbad le marin, en bref il est indéfinissable.

d- La parole

Monte-Cristo possède la toute puissance de la parole. Grâce à l’abbé Busoni il détient les secrets de Bertuccio qui a assisté à la scène de l’enterrement de Benedetto par Villefort. Il parvient aussi à assister aux scènes d’aveux en se faisant totalement oublier :

«Et il indiqua des yeux le mandataire de la maison Thomson et French, qui était resté debout et immobile dans son coin pendant la scène, à laquelle il n’avait pris part que par les quelques mots que nous avons rapportés. Les deux femmes levèrent les yeux sur l’étranger qu’elles avaient complètement oublié (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 312)

Lorsqu’il parle, il frappe les esprits non pas par des propos choquants mais par la simplicité qui s’en dégage. Il possède le don oratoire, celui de subjuguer les foules en parlant simplement, sans artifice :

« - Messieurs, dit le comte (…), permettez moi un aveu (…) : je suis étranger (…). La vie française m’est donc parfaitement inconnue (…) . Je vous prie donc de m’excuser si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop napolitain ou de trop arabe (…)

- Comme il dit cela ! murmura Beauchamp ; c’est décidément un grand seigneur.

- Un grand seigneur étranger, ajouta Debray

- Un grand seigneur de tous les pays… » dit Château-Renaud » (Le Comte de Monte-Cristo, p. 504, 505)

Au delà de cette fascination, il possède la parole de l’autre. Haydée ne doit rien dévoiler à Albert de sa véritable histoire comme le lui ordonne Monte-Cristo avant leur entrevue (Chap. XLIX). Il sauve Ali, son esclave d’une mort certaine mais il ne fait rien pour empêcher, au contraire même, qu’on lui coupe la langue. Il détient tout pouvoir sur ses gens.

Enfin, Monte-Cristo possède la parole divine, la langue parlée dans la Tour de Babel. Tout le monde le comprend, il s’adresse à chacun dans leur langue maternelle avec tant de naturel que personne ne connaît sa véritable origine :

«  Nul pays ne peut dire qu’il m’a vu naître (…). J’adopte tous les usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous … eh bien ! Ali, mon Nubien, me croit Arabe ; Bertuccio, mon intendant me croit Romain ; Haydée, mon esclave, me croit Grec. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.616)

Voilà donc un don qui lui fait atteindre le rang de surhomme. Surhomme, Tout-puissant, invincible, richissime, Monte-Cristo nous apparaît comme une énigme. Héros singulier de par ses rapports très proches au divin dans un siècle où la religion est reléguée au second plan, il n’en reste pas moins que sa figure et le roman lui-même sont traversés par des courants littéraires multiples que nous essaierons de dégager. L’intermédiaire permet à Alexandre Dumas de construire un héros synthèse d’autres personnages et de mythes.


QUATRIEME PARTIE
HEROS ET INTERTEXTUALITE

Le Comte de Monte-Cristo est au carrefour de plusieurs courants, de plusieurs personnages et de plusieurs mythes. En effet Alexandre Dumas emprunte à différents genres pour construire son roman : le roman d’aventure, le roman noir… Mais il s’inspire aussi des héros de Goethe, Schiller, Byron pour donner à Monte-Cristo une figure « d’homme fatal. » En marge des textes purement littéraires, le romancier puise dans l’imaginaire commun des mythes qui vont faire de son héros un personnage aux valeurs universelles, que le grand public, lecteur du Journal des Débats, reconnaît immédiatement.

CHAPITRE IX
UN ROMAN AU CARREFOUR DE PLUSIEURS COURANTS

Inspiré par de nombreux écrivains issus de courants littéraires différents, il semble qu’Alexandre Dumas ait mis dans son roman toutes les formes de genres qui l’inspirent.

1- Le roman feuilleton

Aux alentours de 1830, les journaux ont trouvé le roman feuilleton pour tenir en haleine leurs lecteurs et se constituer une clientèle fidèle. Pour les patrons des journaux, les meilleurs feuilletonnistes sont Eugène Sue, F. Sauter et bien sûr Alexandre Dumas, car ils ne s’appesantissent jamais sur des descriptions trop longues qui lasseraient les lecteurs. Le Comte de Monte-Cristo, aujourd’hui lu comme un roman, possède toutes les caractéristiques du feuilleton. Pour Philippe Glaudes et Yves Reuter

« les personnages de production élargie se caractérisent par la richesse et la stéréotypie de leur étiquette, par la motivation réaliste de leurs conduites et de leur caractère, par la clarté de leur quête et des conflits dans lesquels ils sont pris, par la conformité à la doxa et la lisibilité de cette adéquation. »

Cette définition va s’avérer tout à fait exacte ici. Le roman-feuilleton met souvent en scène un héros face à une société agressive. Il est un moyen pour les romanciers de symboliser le public populaire écrasé par les pouvoirs de l’état.

Comme le veut le roman-feuilleton, Dumas s’attache à conclure la fin de ses actes en laissant le suspense planer quant à la suite des événements. Comme Schéhérazade s’attachait à laisser ses contes ouverts, et par la même, la curiosité du maharadjah en éveil, Dumas essaie de maintenir les lecteurs en haleine. Cet engouement du public était tel qu’on écrivait de province pour connaître la suite des aventures. Ainsi la fin du premier acte se termine dramatiquement pour Dantès, le romancier clôt le dernier chapitre par :

« La mer est le cimetière du château d’If » (Le Comte de Monte-Cristo, p.219)

« La suite au prochain numéro » plongeait le public dans les affres de l’attente.

Les nombreuses redondances sont aussi une marque du genre du roman-feuilleton. Nous avons vu grâce aux travaux de Philippe Hamon (première partie p.21) qu’elles marquent les spécificités de la figure de Monte-Cristo : sa supériorité, sa richesse… D’une part ces redondances servent à rappeler aux lecteurs sa personnalité ou à mettre les nouveaux lecteurs au courant. D’autre part, les mises en abîme assez nombreuses martèlent les motivations de la vengeance. Par exemple, Monte-Cristo dévoile à Mercédès qui l’a bien sûr percé à jour, pourquoi il refuse sa nourriture.

« A Malte, j’ai aimé une jeune fille et j’allais l’épouser, quand la guerre (…) m’a enlevé loin d’elle (…) J’ai cru qu’elle m’aimait (…) Quand je suis revenu, elle était mariée (…) J’avais peut-être le cœur plus faible que les autres, et j’ai souffert plus qu’ils n’eussent fait à ma place. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.862)

Enfin, pour gagner plus d’argent Dumas multipliait les alinéas. Loin de réduire les qualités du roman, ils augmentent la force de la parole qui avait perdu son importance avec les dramaturges. Les personnages existent par leur dialogue. Le vieux Noirtier, frappé de paralysie, incapable de parler, sauve sa petite fille Valentine, grâce à ce qu’il a perdu :

« Oui, je veux un notaire », fit le vieillard en fermant les yeux d’un air de défi et comme s’il eût dit «  voyons si l’on osera me refuser ce que je veux. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.736)

L’importance de la parole se lit aussi dans la nécessité qu’elle prend pour Dantès en prison ou pour Maximilien séparé de Valentine.

Dans sa forme même le roman-feuilleton restitue le « cycle court des littératures orales » dans lequel le romancier et le lecteur peuvent communiquer et réagissent en s’adaptant l’un à l’autre. La littérature orale et le roman feuilleton n’ont de sens que dans la confrontation entre producteur et consommateur. « Le roman-feuilleton retrouve les conditions d’existence du conte, de la légende, du mythe. Le roman-feuilleton devient le roman mythique. »

2– Le roman d’aventure

Monte-Cristo représente le héros type du roman d’aventure. Il affronte sans cesse des adversaires : des voyages, des cavalcades, des navigations où le temps perd toute emprise. Depuis les Grecs d’ailleurs il n’y a pas d’aventures sans courses ni fuites. Monte-Cristo triomphe du temps, il est toujours menacé d’arriver trop tard, d’où sa ponctualité fantastique et la rapidité de sa course. « Je n’ai que deux adversaires… la distance et le temps » car au bout du temps perdu il y a la mort « ma condition d’homme mortel » dit-il (p.616). L’aventure c’est aussi le complot dont il est victime au chapitre IV. A la suite de la lettre de dénonciation voilà ce que nous pouvons lire :

« A la bonne heure, continue Danglars, ainsi votre vengeance aurait le sens commun, car d’aucune façon alors elle ne pourrait retomber sur vous, et la chose irait toute seule. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.37)

Monte-Cristo y fait face grâce aux contre machinations. Il va prendre au piège tous ses adversaires qui seront ruinés, bafoués et tués. L’embuscade est aussi le lieu commun du roman d’aventure. Monte-Cristo convoque tous ses ennemis à Auteuil et leurs fait entrevoir le piège qu’il referme sur eux. Il se tient en embuscade dans la pièce d’à côté, déguisé en l’abbé Busoni pour surprendre Caderousse venu le voler…

Dans les situations, les nœuds de l’action qui lient entre eux les différents actants, se concentre la part émotionnelle du roman. On trouve des situations de persécution (Dantès emprisonné), de rivalité (les trois adversaires contre Monte-Cristo), de piège dans lequel tombe Albert aux mains du bandit Vampa à la solde de Monte-Cristo. Ces situations tragiques induisent terreur, pitié et font partie de l’arsenal de l’aventure.

3– Le roman noir

Nodier est le maître à penser de Dumas en ce qui concerne le roman gothique ou le roman noir. Samuel dit dans « le trou de l’enfer », « Moi non plus je n’hésiterai pas à passer par le mal pour arriver au bien, à employer la mort pour produire la vie. » Nous expliquerons plus longuement dans un deuxième temps la liaison de Monte-Cristo à des héros fatals, mais nous pouvons d’ores et déjà dire que la similitude de leur figure contribue à faire de ce roman un roman noir. Celui ci se caractérise par un goût très prononcé pour l’exotisme. Haydée, Ali sont des figures de l’ailleurs, ils évoluent dans des lieux marqué par l’Orient. La grotte de Monte-Cristo sur l’île du même nom possède les caractéristiques des lieux du roman noir. Les couleurs sont « cramoisie » et « or » (p.346), les armes sont recouvertes de « pierreries » (ibid). Les objets viennent de tous les pays « Venise » (p.346), de « Sicile, Malaga, des Baléares, de France, de Tunis, du Japon, de Corse… » (p.348), sont aussi un lieu commun du genre. Ainsi Monte-Cristo insiste pour faire apparaître la chambre d’accouchement d’Auteuil comme un point sanglant :

« La chambre de damas rouge avait un aspect sinistre…

« Quelle sombre et sanglante tenture ! » (Le Comte de Monte-Cristo, p.782)

Dumas focalise l’attention sur ce lieu que Monte-Cristo trouve « dramatique au possible. » (p.781)

Le fantastique lié au roman gothique est aussi un courant qu’utilise Dumas. Monte-Cristo ressemble à un vampire, ses déplacements se font à une vitesse prodigieuse, il est comme un animal maléfique, un félin qui se déplace sans bruit : par exemple on ne l’entend pas arriver chez Albert. Son royaume est extraordinaire, et ses adjuvants ont aussi l’air d’avoir été vampirisés, car ils lui obéissent au mépris de leur vie.

4– Une œuvre dramatique

L’œuvre de Dumas est aussi dramatique. Nous venons de voir que la chambre d’Auteuil cristallisait l’action dramatique du dîner donné par Monte-Cristo. Les morts se succèdent sans répit. La scène à l’Auberge du Pont du Gard figure l’intensité et la force du Mal. Dumas décrit avec force détails les blessures et le sang que versent la Carconte et le pauvre bijoutier.

« Elle avait la gorge traversée de part en part, et outre sa double blessure qui coulait à flots, elle vomissait le sang par la bouche. Elle était tout à fait morte. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.575)

La nuit est aussi chargée de résonance dramatique. Elle facilite les moments de tension et de mystère dont Monte-Cristo s’entoure. Franz d’Epinay le découvre au Colisée, dissimulé sous ses vêtements et entouré par l’ombre protectrice.

« Au bout d’un instant, un homme parut, sortant graduellement de l’ombre à mesure qu’il montait l’escalier (…) le personnage (…) était placé en demi teinte  » (Le Comte de Monte-Cristo, p.400)

Ce jeu d’ombre et de lumière est constant, très souvent Monte-Cristo se place, se recule dans un endroit sombre pour mieux observer et ne pas être vu. Autant le jour, la vérité saute aux yeux, autant la nuit est propice au masque et à la dissimulation.

Pour Jean-Yves Tadié le drame fait des héros grands par le contraste de leur âme « il est en lutte avec le destin (…) il se sent alors maudit », coupé de la société.

5– La théâtralité

En liaison avec le dramatique et le tragique, la théâtralité de Monte-Cristo se lit dans toutes les scènes importantes. Pour Lise Queffélec-Dumasy, elle est le « signe emphatique du drame qui se joue. » La place donnée au dialogue illustre les rapports de forces entre les personnages. Il est tantôt duel, tantôt jeu, tantôt mise en abîme. Les grossissements du geste et de l’effet font aussi partie de l’esthétique théâtrale. Lorsque Monte-Cristo se dévoile à ses ennemis, chaque fois il se met en scène. Devant Morcef il réapparaît habillé en marin.

« Il fit un bond vers le cabinet attenant à sa chambre, et en moins d’une seconde, arrachant sa cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de marin et se coiffa d’un chapeau de matelot. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.1133)

La théâtralité vient aussi de la liaison de ce roman avec Antony, une pièce de théâtre de Dumas. Les deux héros ont une personnalité complexe et cachent un secret : celui de leur naissance. Dans l’acte II, scène IV, Antony témoigne de sa réussite à s’être hissé au rang de la noblesse comme Monte-Cristo. Ils ont en commun la même manière de voyager très vite car la perte de temps n’est pas envisageable parce qu’elle provoquerait leur perte . Ils se servent de l’argent pour arriver à leurs fins. Tous deux se considèrent comme des égaux de Dieu. Antony en témoigne :

« Rien ne peut, même la puissance de Dieu, empêcher que cela ne soit, si je le veux. »

Antony cherche à se venger de la tristesse que lui procure Adèle de la même manière que Monte-Cristo se venge de ses ennemis :

« D’où vient que les malheureux ne pourraient se rendre malheur pour malheur ? (…) Cela ne serait pas juste, et Dieu est juste ! (…) que cela soit donc, qu’elle souffre et pleure comme j’ai pleuré et souffert ! »

Ces paroles pourraient être aussi bien mises dans la bouche de Monte-Cristo qui éprouve les mêmes sentiments.

Au carrefour de plusieurs courants : le roman-feuilleton, le roman d’aventure, le roman noir, le dramatique et le théâtre, le Comte de Monte-Cristo est aussi une figure multiple tirée de romans comme Faust, Les Brigands de Schiller, Le Vampire de Polidori et les héros byroniens.

CHAPITRE X
MONTE-CRISTO INCARNATION DE HEROS CONNUS

A de nombreuses reprises, Monte-Cristo est comparé à des personnages connus de la littérature : un enchanteur des Mille et une nuits et des héros tirés du romantisme noir. Ces deux grands genres ne sont pas antithétiques, en effet Byron a utilisé le premier l’atmosphère exotique et le fantastique des contes orientaux pour construire ses romans. Nous allons voir dans un premier temps en quoi Monte-Cristo est proche des héros des contes de Shéhérazade.

1– Un enchanteur des Mille et une nuits

Dumas fait décrire par Albert de Morcerf un des premiers grands portraits du comte. Il faut remarquer la ruse du romancier qui rappelle les origines modestes du héros et sa soudaine richesse grâce à Albert qui lui n’en sait rien :

« Avez-vous lu les Mille et une nuits? (… Eh bien ! savez-vous donc si les gens qu’on y voit sont riches ou pauvres ? (…) Ils ont l’air de misérables pécheurs n’est ce pas ? (…) et tout à coup ils vous ouvrent quelque caverne mystérieuse (…) Mon Comte est un de ces pécheurs là (…) il s’appelle Simbad le Marin et possède une caverne d’or ». (Le Comte de Monte-Cristo, p.500)

Et en effet de marin modeste, Dantès accède au rang de seigneur grâce à son trésor, la grotte semble identique à la caverne d’Ali Baba. Dantès, lui doit croire au conte, car au moment de percer l’ouverture dans la grotte du fond où se trouve son trésor il s’écrie :

« Maintenant, Sésame, ouvre-toi ! » (Le Comte de Monte-Cristo, p.248)

Cet enchanteur se confond avec le Nabab (p.263) dont la fortune permet toutes les fantaisies. Il distribue avec générosité ses diamants, on ne compte plus ses yachts, il donne des émeraudes de plusieurs carats pour sauver ses amis. Son argent sert à impressionner son entourage. Ainsi, en quelques jours, il transforme sa maison d’Auteuil.

« Je suis sûr qu’en huit jours elle a subi une transformation complète (…) la cour était pavée et vide, tandis qu’aujourd’hui la cour est un magnifique gazon bordé d’arbres qui paraissent avoir cent ans. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.780)

Comment même un personnage richissime, peut faire pousser l’herbe aussi vite ! Au-delà de l’argent, il y a une féerie. Elle rapproche cette histoire du mythe car,

« un récit mythique n’obéit pas à une loi logique et de vraisemblance. Il s’agit d’un monde parallèle où le possible se déduit après un petit nombre d’axiomes fondamentaux. »

Le mythe c’est le trésor inespéré sans lequel rien n’aurait pu se faire, ensuite tout peut se passer dans le monde réel. Faire d’un vengeur, un personnage richissime qui distribue son trésor et qui finit par s’en défaire totalement, va donner à son personnage une certaine grandeur. Tout d’abord cela montre que l’argent n’est qu’un instrument de vengeance ou de récompense. Ensuite, en s’en détachant il montre qu’au contraire de ses adversaires ayant toujours cherché par l’argent la reconnaissance, il veut être admiré pour ses qualités.

2– Des héros byroniens

Au XVIIIe siècle naît la mode des vampires, des bandits sataniques. Une atmosphère sulfureuse va imprégner le XIX° siècle et des auteurs comme Barbey d’Aurevilly, Gautier, Poe vont s’engouffrer dans cette veine du romantisme noir inspiré très largement par le romantisme allemand.

a– Monte-Cristo proche de Karl Moor

Vers la fin du XVIII° siècle, Milton transmet aux nouveaux satans une âme généreuse. C’est ainsi que l’on voit le bandit Karl Moor dans Les Brigands de Schiller comme un ange-bandit, un «honorable malfaiteur, monstre majestueux . » Monte-Cristo est de la même façon caractérisé par cette ambivalence. A la fois « mauvais ange » (p.437) et « ange » de Dieu (p.631) envoyé comme un « bienfaiteur » (p.635), son âme se scinde en deux pour punir et consoler. Au fil des crimes, Karl Moor sombre dans le désespoir « jusqu’à ce que l’harmonie de la loi morale soit rétablie dans la conclusion chrétienne. » Le héros est ramené sur le chemin de la vertu. Au crime ultime, celui d’Edouard, Monte-Cristo sombre dans la désillusion. Ce qu’il croyait être le bien n’est qu’une injustice :

« Il comprit qu’il ne pourrait plus dire :

« Dieu est pour moi et avec moi. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.1328)

Comprenant qu’il a outrepassé ses droits, il accomplit là son premier geste véritablement pieux : il s’agenouille et dépose « religieusement » (p.1328) l’enfant auprès de sa mère. L‘ordre moral religieux sera rétabli et délivrera Monte-Cristo du poids du regret lorsqu’il lira le testament de l’abbé Faria. Dieu lui donne son pardon.

b– Monte-Cristo proche de Lara et Don Juan de Byron

Tout d’abord Don Juan et Le Comte de Monte-Cristo ont des similitudes. Tous deux s’articulent autour d’une île lointaine et leur héroïne porte le nom d’Haydée. De plus Lara et le comte ont des natures semblables. Tous deux ont des passés mystérieux, les protagonistes ne savent pas ce qu’ils ont été. Leur sourire n’est jamais franc et laisse planer des mystères :

«Le Comte accompagna ces mots d’un de ces sourires pâles qui faisaient si grand peur (…) » (Le Comte de Monte-Cristo, p.594.)

Ils ont des douceurs dans le regard « admirable de mansuétude et de velouté » (p.434). Ils méprisent toutes choses comme si le pire était déjà arrivé. Ainsi Monte-Cristo ne frémit pas devant la mort, car il en est déjà revenu :

« Il avait regardé le danger en riant et en recevant le coup, il avait dit comme le philosophe grec : « douleur, tu n’es pas un mal. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.237).

Lara voit dans les actions de sa volonté autant de secrets du destin, et à la différence de Monte-Cristo, est un agent du destin. Satan qui a emmené Dantès sur la plus haute montagne, l’a promu au rang des agents de la providence. Autant Lara que le Comte peuvent renoncer à leurs biens, parce qu’aucun autre homme ne souhaiterait le faire. Jamais, en effet, Danglars ne pourrait donner son argent, alors que notre héros n’hésite pas à s’en défaire en intégralité. Ils se sentent au dessus du commun des mortels, sur un trône invisible presque à l’égale des dieux. Froids, mystérieux, ils sont indéchiffrables, ce qui ne les empêche en rien d’être gravés dans le cœur des autres :

« lorsqu’on a une fois vu un pareil homme, on ne l’oublie jamais. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.412)

dit la comtesse de G. à Franz d’Epinay. Cette impression qu’on a est profonde et durable. Enfin chacune de leurs paroles est méditée par les personnages qui les entourent.

Par le caractère, ces deux héros sont très proches. Nous allons voir maintenant si Monte-Cristo à la même physionomie que Lord Ruthwen auquel il est tant de fois comparé.

c– Comparaison avec Lord Ruthwen

Le Comte de Monte-Cristo est comparé à quatre reprises à Lord Ruthwen, héros du Vampire de Polidori. Ce vampire possède une touche tellement byronienne, que Byron qui voulait s’approprier cette nouvelle, aurait pu le faire tant les ressemblances étaient frappantes. C’est la Comtesse de G. qui relève la première cette caractéristique. Lors de l’arrivée du Comte à Paris, les personnages assistant au dîner d’Albert y font de nouveau référence.

« Cela me paraît être Lord Ruthwen en chair et en os ». (Le Comte de Monte-Cristo, p.412)

Franz d’Epinay est frappé par la justesse de la comparaison : « si un homme pouvait le faire croire à l’existence des vampires, c’était cet homme. » (p.412) La comtesse de G. tient même de la bouche de Byron les détails des traits d’un vampire : « cheveux noirs », « grands yeux brillant d’une flamme étrange », « pâleur mortelle ». (p.412)

Dans sa nouvelle, Polidori décrit son héros, Lord Ruthwen ainsi :

« Son œil se promenait… avec cette indifférence… Ses lèvres charmantes, par un regard et glacer d’un effroi secret un cœur… Son œil gris mort… paraissait tomber sur la joue comme un rayon de plomb… Sa figure était régulièrement belle, nonobstant le teint sépulcral qui régnait sur ses traits… et que jamais ne venait animer cette aimable rougeur fruit de la modestie. »

Voyons maintenant le ou les portraits qui sont faits de Monte-Cristo. On voit page 234, que ses yeux sont pleins de haine, et ses cheveux sont sombres comme le veut la tradition du romantisme noir. Franz se trouve frappé par sa « pâleur presque livide. » (p.346)

« On eût dit un homme enfermé depuis longtemps dans un tombeau, et qui n’eût pas pu reprendre la carnation des vivants. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.346)

Ses yeux sont vifs et perçants. Il a des « dents blanches, petites et aiguës » (p.434) comme celles d’un « chacal ». Toutes ses allusions nous rappellent les descriptions de vampire. Il est très proche par son physique et ses expressions de Lord Ruthwen, il possède de plus toutes les caractéristiques des suceurs de sang : il aime la pénombre, il voit la nuit et il mange peu ou pas.

Cependant là s’arrête la comparaison car il ne garde pas le visage impassible en toute circonstance. Il est secoué d’un « frisson nerveux » (p.520) devant le portrait de Mercédès. Devant elle il devient encore plus « pâle » (p.526). Lorsqu’il se rend chez Julie et Maximilien Morrel, il éprouve des difficultés à cacher les émotions qui l’assaillent. « Muet, rêveur », le « rouge monte aux joues » (p.630,631), il essaie de réprimer en vain « les battements de son cœur. » (p.631)

Alexandre Dumas cherche des ressemblances et crée ainsi un personnage aux multiples facettes mystérieuses. Ces masques, ces métamorphoses engendrent la « non-caractérisation » du héros. Cette figure vague, ce héros qui échappe aux déterminations sociales historiques et psychologiques est à mettre en rapport avec l’abstraction du mythe.

CHAPITRE XI
UN HEROS EN RAPPORT AUX MYTHES

Alexandre Dumas a construit Monte-Cristo en ayant recours à de grands personnages pour le connoter positivement ou négativement. Au delà des grandes figures byroniennes ou christiques, Monte-Cristo rappelle de grandes figures mythiques, telles que Prométhée, le Phénix et Protée. Nous allons nous interroger sur cette renaissance du mythe au XIX° siècle.

1- Un récit mythique

Au XIXe siècle , on trouve un affaiblissement général de la figure du héros, mais pas pour autant sa disparition. Dans cette société appartenant au monde moderne, la conscience d’un ordre supérieur ne s’efface pas. L’attachement aux mythes permet de créer ou de restaurer un lien social. Monte-Cristo échappe aux déterminations sociales, historiques et psychologiques. De plus, sa dualité profondément ancrée dans son être en fait une figure vague qui a « l’abstraction du mythe. » Au moment où le mythe est censé disparaître, à cause de la force que l’homme a acquise sur la nature, on assiste au retour de celui-ci dans la littérature occidentale. Le roman feuilleton procède de la même manière que le mythe, en effet, il restitue le « cycle court des littératures orales. » Le romancier et le lecteur peuvent communiquer et réagir en d’adaptant l’un à l’autre. La littérature orale et le roman feuilleton n’ont de sens que dans cette confrontation : auteur, lecteurs.

Le Comte de Monte-Cristo procède à la fois du conte, de la légende et du mythe, c’est ainsi que le roman feuilleton devient le roman mythique. On trouve dans ce roman, les mêmes topos que dans le mythe à ceci près que le héros ne peut comparer sa naissance aux descendants de hautes lignées des mythes tels Œdipe, Ulysse ou Romulus. Il provoque comme eux la crainte et l’admiration, et doit affronter de multiples épreuves. Le ressort de l’action c’est la mission. Il relève celle de l’île d’Elbe avec le pli de l’aide de camp de l’Empereur et il résout la seconde, soit rétablir une justice humaine dévoyée. De plus le récit mythique n’obéit pas à une loi logique et de vraisemblance. Nous avons montré que certains faits, comme la découverte du trésor relevait plus du fantastique que de la réalité. En marge de l’incroyable, la suite se passe dans le monde réel.

Le bien et le mal se combattent dans une simplicité mythique : d’un côté les agents du Mal : Morcef, Villefort et Danglars et de l’autre Monte-Cristo qui dissimule le Bien derrière une apparence satanique. Pour Pierre Albouy, ce « drame de la Toute-puissance » présent surtout dans le roman populaire, crée cette « mythologie moderne .»

La non-caractérisation du héros, qu’il tire de sa figure vague, lui permet de porter tous les masques, d’incarner plusieurs héros mythiques.

2– Un mythe multiple

Dantès est une image de Vautrin, surtout dans ses métamorphoses, à la différence près que ce dernier est un personnage réaliste, tandis que Monte-Cristo est un vrai mythe. Il déniche sur « l’île au trésor » une fortune fabuleuse sans laquelle il ne serait rien. Il apparaît en metteur en scène tout puissant lorsqu’il transforme Auteuil en une seule journée. Héros supérieur par excellence, ses raisonnements et son intuition sont impossibles à prendre en défaut et ses connaissances sont immensément étendues. Ses facultés d’apparaître et de disparaître confinent au don d’ubiquité, tel un génie sortie des lampes dans les Mille et Une Nuits. Il emprunte à plusieurs traditions ses différents visages : il possède les caractères d’un revenant avec les thèmes de l’obscurité et de la mort. Il détient l’apparence éternelle à la manière de Faust. Comme Protée, il se transforme sans cesse. Phénix, il renaît de ses cendres pour connaître une autre vie. Enfin à la manière de Prométhée, il détient l’énergie des dieux qu’il veut rendre aux hommes.

a- Le phénix

La légende raconte que cet oiseau fabuleux vivait plusieurs siècles, se brûlait lui-même et renaissait de ses cendres. Ce mythe illustre le pouvoir sur la mort et la vie que Monte-Cristo cherche à acquérir. A la différence de l’oiseau qui renaît de ses cendres, Dantès sauvé des eaux, renaît de sa propre mort, officielle aux yeux de tous. Il connaîtra une autre vie une fois sa vengeance accomplie lorsqu’il repartira au côté d’Haydée naviguer sur les mers. Ce mythe vient confirmer l’épisode de la renaissance dans le mythe initiatique.

b- Prométhée

Ce mythe vient de la civilisation grecque. Prométhée a dérobé le feu aux dieux pour le donner à l’humanité. Zeus le condamne alors à être enchaîné sur le Caucase, où un aigle lui ronge le foie qui repousse sans cesse. Ce mythe a inspiré de nombreux écrivains car Prométhée passe pour avoir enseigné aux hommes toutes les connaissances ayant marqué le début de la civilisation. Il symbolise dans la culture occidentale la révolte dans l’ordre métaphysique et religieux, le refus de l’absurde de la condition humaine et une attitude à la fois conquérante et de contestation des valeurs traditionnelles. Monte-Cristo est un révolté et un homme qui cherche à acquérir la toute-puissance. Il s’élève contre la société absurde de son siècle. Le Prométheus de Goethe tire du mythe des connaissances nouvelles : Prométhée met en doute la puissance des dieux rendus inutiles. Alexandre Dumas fait de son personnage dans la première partie de sa vengeance, un révolté qui met en accusation Dieu. Ainsi il passe un pacte avec le diable pour pouvoir se venger. Monte-Cristo rejette donc la soumission à une société qui l’a trahi et s’épanouit dans la liberté au nom d’un destin meilleur pour l’humanité.

c- Protée

Dieu marin pour les Grecs, il reçu de Poséidon le don de changer de forme à volonté et de prédire l’avenir. Monte-Cristo est un personnage dont la figure et le caractère sont impossibles à définir car il porte en lui de multiples traces de mythes. Sa figure change d’expression dès qu’une émotion l’atteint : de l’impassibilité il passe à la haine, de l’animalité à la mélancolie… Son visage est l’unique lieu de l’émotion et en même temps la preuve qu’il est insaisissable, impossible à comprendre. La multitudes de surnoms qui lui sont attribués par les personnages, témoigne de sa personnalité complexe : il apparaît tantôt comme un bandit, un vampire tantôt comme un bienfaiteur. Il endosse plusieurs déguisements et se transforme pour que personne ne puisse le reconnaître. Même lorsque le procureur Villefort fait son enquête, il ne récolte aucune information valable. Il est insaisissable. Cette non-caractérisation du personnage et son ambivalence font dire à Lise Queffélec-Dumasy qu’il possède l’abstraction d’un dieu.

Protéiforme dans son caractère mais aussi à travers les masques, Monte-Cristo est un maître dans cet art. Son costume noir et blanc ne révèle rien, aucun goût ni préférence. Ses yeux de même ne laissent rien paraître. Ne laissant rien deviner d’un côté, il joue les maîtres orientaux qui attisent la curiosité. Lorsque Monte-Cristo se démasque, il le fait avec un goût prononcé pour la mise en scène et la théâtralité. Il est donc sans cesse en représentation, jamais lui-même.

Voilà donc un personnage complexe, mythique, multiforme. Il entretient avec tous ces mythes un rapport à la mort très complexe. Bien qu’il renaisse ou ressuscite (selon qu’il soit Phénix ou Christ), il craint la mort :

« Je n’ai que deux adversaires…avec de la persistance je les soumets…Le troisième, et le plus terrible, c’est ma condition d’homme mortel. » (Le Comte de Monte-Cristo, p.616)

Au contraire, les mythes et héros qu’il incarne ne connaissent pas la mort. Protée est un dieu donc il ne meurt pas. Le Phénix renaît sans cesse et Prométhée est condamné pour l’éternité.

Alexandre Dumas a donc réussi à donner à son personnage une profondeur. Il n’est pas un simple héros de conte, il est un héros mythique.


CONCLUSION

Fruit d’un travail de collaboration entre Alexandre Dumas pour la rédaction et Auguste Maquet pour la construction et les recherches, Le Comte de Monte-Cristo est le roman d’une vie. Une vie si pleine de rebondissements, d’aventures, d’amour et de haine qu’on pourrait dire qu’elle retrace une épopée moderne. Cette œuvre est aussi un roman d’apprentissage. Victime d’une sombre machination, Edmond Dantès incarne le héros en formation. Son père, l’abbé Faria et les connaissances qu’il acquiert lui permettront d’évoluer sans cesse. Simple matelot sur les quais de Marseille, il se transforme en un dandy inquiétant et implacable qui semble être revenu de tout. Plus tard, on le voit tantôt comme un substitut de Dieu, tantôt de Satan. Au terme de sa quête, le héros, au sens épique du terme, redevient homme. Ses agissements à Paris, sa lutte contre Morcef, Villefort et Danglars font apparaître Monte-Cristo à la fois comme un justicier et un vengeur. Parler alors de « héros » devient équivoque car son essence même est de faire le Bien. Cependant, l’habileté de Dumas est de ne jamais rendre Monte-Cristo antipathique aux yeux des lecteurs. Il est respectueux envers les faibles, fidèle en amitié et surtout il incarne la réussite par l’effort. C’est le justicier qui l’emporte sur le vengeur car on s’attache au personnage. Au-delà de cette dualité, Le Comte de Monte-Cristo est l’histoire d’un homme devenu héros et qui finit par atteindre le mythe. Il participe comme on l’a vu de Faust, de Napoléon, du Phénix, Protée et Prométhée. Dumas parvient ainsi à ancrer son personnage dans la légende.

Les multiples facettes de Monte-Cristo se retrouve aussi dans le roman. En effet, il retrace fidèlement quelques unes des préoccupations représentatives de cette partie du XIXe siècle. L’ascension sociale que connaît le héros pourrait être mise en parallèle avec la bourgeoisie d’alors en quête de reconnaissance. Dumas a su nous montrer aussi le visage de la société parisienne, avec tout ce qu’elle a d’étrange et de saisissant. Enfin, l’auteur, lui-même figure exotique du Tout Paris, intègre cet ingrédient à son roman en construisant des personnages qui font rêver. Haydée la Grecque voluptueuse qui reçoit dans des coussins de soie pourrait être La Grande Odalisque (p.97) de Jean-Dominique Ingres et Monte-Cristo ressemble, par quelques traits, à Sardanapale.


ANNEXE I

TABLEAU I

Fonctions

Personnages

Réception d’un adjuvant Acceptation d’un contrat Réception d’une information Réception d’un bien Lutte victorieuse
Monte-Cristo

-La force physique

-Le pouvoir

-Le savoir

-Personnages : Haydée, Ali, Bertuccio, les bandits

-Le langage

-Le trésor

-Sortir de prison

-Se venger de l’oppresseur

-Devenir agent de la providence

-Héloïse et le poison

-Liaison Villefort et Mme Danglars

-Albert en Italie

-Où se trouve Caderousse

-Où était Haydée

-Le trésor de l’abbé Faria

-La maison d’Auteuil

-L’île de Monte-Cristo

-Sa vengeance sur Caderousse, Morcef, Villefort, Danglars

Villefort -Pouvoir de justice -Sauver son père de l’infamie   -Procureur du roi -Fait emprisonner Dantès

Danglars -Pouvoir de l’argent -Faire s’éloigner Dantès avec la lettre

-Fausse information boursière

-Fausse richesse Calvanti

-Baron

-Fait emprisonner Dantès

Morcef

-Pouvoir de la force

-Récupère Mercédès

-Trahison du pacha de Janina

 

-Baron

-Se marie avec Mercédès

TABLEAU II

 Nombre d’apparitions des personnages sur 117 chapitres
Monte-Cristo50
Edmond Dantès21
L’abbé Busoni6
Lord Wilmore4
Simbad le Marin2
 83 apparitions du même homme
Villefort26
Danglars17
Morcerf10
Albert25
 20 apparitions en moyenne pour ses adversaires
Maximilien Morrel21
Mme Danglars11
Héloïse de Villefort12
Bertuccio7
Ali3
Haydée5
Faria7
Caderousse8

TABLEAU III

Les apparitions aux moments marquants du récit

Personnages

Les moments de crises

Monte-Cristo Une des figures le représentant Autres personnages présents
Les Catacombes de Saint Sébastien Présent   Albert
La pluie de sang   Abbé Busoni qui la provoque Caderousse
L’attelage gris pommelé Présent Adjuvant-personnage Ali Héloïse et Edouard
La promesse     Maximilien et Valentine
Le procès verbal     Mr de Villefort
L’effraction

La main de Dieu
  Abbé Busoni et Edmond Dantès Caderousse
Le jugement   Adjuvant-personnage Haydée Mr de Morcerf
La provocation Présent   Albert
L’insulte Présent Edmond Dantès Albert
Le suicide Présent   Mr de Morcerf
L’aveu Présent   Maximilien
L’apparition

Locuste
Présent   Valentine et Héloïse
Maximilien   Abbé Busoni  
Acte d’accusation

Expiation
Présent Abbé Busoni Mr de Villefort et Benedetto
Le passé Présent    
Le pardon Présent    

TABLEAU IV

L’investissement des lieux

Lieux

Personnages

Résidences de
Monte-Cristo
Chez Villefort Chez Danglars
ou à la banque
Chez Morcerf
Monte-Cristo   4 2 3
Villefort 3   0 0
Danglars 3 0   1
Morcerf 1 0 0  

BIBLIOGRAPHIE

CORPUS

DUMAS Alexandre, Le Comte de Monte-Cristo, Le Journal des Débats,

28 août 1844-18 octobre 1844, première partie (chapitre I à XXX),

31 octobre-26 novembre 1844, deuxième partie (chapitre XXXI à XXXIX),

20 juin-3 août 1845, troisième partie (chapitre XI à LXII),

12 août 1845-15 janvier 1846, quatrième partie (chapitre LXIII à CXVIII).

Edition utilisée pour l’étude : Gallimard, Paris, 1998.

Préface de Jean Tadié.

ŒUVRES LUES

BALZAC Honoré de, Le père Goriot, Garnier Frère, Paris, 1960.

DANTE, La Divine Comédie, Garnier Frère, Paris, 1958.

DUMAS Alexandre, Antony, Edition de la Table Ronde, Paris, 1994.

Le Trou de l’enfer (1851), Nelson, 1937.

HUGO Victor, Cromwell, La Pléiade, Gallimard, Paris.

La fin de Satan, La Pléiade, Gallimard, Paris.

POLIDORI, Le Vampire, Actes Sud, Paris, 1996.

ŒUVRE CRITIQUE SUR ALEXANDRE DUMAS

CLOUARD Henry, A. Dumas, Albin Michel, Paris, 1955.

ŒUVRES CRITIQUES

ALBOUY Pierre, Mythes et Mythologies dans la littérature française, Armand Colin, Paris,1969.

CELLIER Léon, L’épopée humanitaire et les grands mythes, Sedes, Paris, 1971.

ECO Umberto, De Superman au surhomme, Bordas, Paris, 1984.

GLAUDES Pierre et REUTER Yves, Le Personnage, PUF, Paris, 1998.

HAMON Philippe, Poétique du récit, Point Seuil, Paris, 1977.

MADELENAT Daniel, L’épopée, PUF, Paris, 1986.

MIRCEA Eliade, Mythes, Rêves et Mystères, Gallimard, Paris, 1957.

PRAZ Mario, La Chair, la Mort et le Diable, Denoël, Paris, 1977.

SELLIER Philippe, Le mythe du héros, Bordas, Paris, 1970.

TULARD Jean, Napoléon, Fayard, Paris , 1977.

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ARTICLES

MOLINO Jean, « Dumas et le roman mythique », A. Dumas, L’Arc, n°71, 1978 , p.56-69.

QUEFFELEC-DUMASY Lise, « De quelques problèmes méthodologiques concernant l’étude du roman feuilleton », Problèmes de l’écriture populaire au XIX e siècle, Bellet et Regnier, PULIM, Limoge, 1997, p. 229-267.